mardi, janvier 02, 2007

Epilogue d'Elle (1/x)

Torquemada




Elle devait avoir encore des bouts de cheveux collés sur le front, dans le cou, qui lui piquaient. Elle sortait de chez le coiffeur. Un oeil dans le rétroviseur, un oeil sur la route, elle vérifia. S'épousseta de la main. Non qu'elle eut vraiment à coeur de paraitre au mieux à leurs yeux. Non. Juste paraitre propre, quoi. Vaguement présentable. Potable. D'ailleurs, si elle avait pu s'en passer, de cette visite-éclair, elle aurait volontiers cédé sa place. De toutes façons, elle passait juste récupérer les blousons des garçons, oubliés la dernière fois que leur père les avait emmenés voir leurs grands-parents. Elle se demanda un bref instant comment elle les appellerait désormais... « beau-papa et belle-maman » ne convenaient plus. D'ailleurs, elle avait toujours contourné la chose en ne les appelant pas. Ils n'étaient ni beau ni belle. Ils lui avaient bien proposé au début de son mariage «joli-papa et jolie-maman». Elle en avait gloussé intérieurement. Tant d'humilité, c'eût été dommage de n'y faire point honneur. Elle continuerait de faire comme elle avait toujours fait depuis 13 ans : elle ne les appellerait pas. De toutes façons, ils allaient être amenés à ne plus avoir trop l'occasion de se fréquenter. Chacun dans son pré-carré. Dans son monde. Dans son biotope. Et et vaches seront ...

Elle gara sa voiture un pied sur la pelouse du petit parking . Il n'y avait plus de place nulle part. Elle inspira à fond, souffla lentement l'air pour se calmer, comptant jusqu'à dix. Se frotta les yeux, le front, les tempes et les joues dans un même geste, soupira une dernière fois. Toutes les voitures étaient là. Les belles-soeurs, les beaux-frères. Le Clan. Elle allait juste récupérer trois petits blousons, elle n'aurait même pas à rentrer, encore moins les voir, les saluer, tailler la bavette. Alors, pourquoi appréhender autant ? Hein, pourquoi ? Après le crissement de ses pas sur le gravier, c'est la sonnerie de l'entrée qui émit son pépiement ridicule. Twitwitwitwiwiwiiii.... Elle respira à fond et se maudit à nouveau de sa peur palpable. Elle n'eut pas le temps de rassembler plus de courage que déjà la porte s'ouvrait toute grande.


- Bonjour F. Entrez, entrez...


C'était dit sans chaleur. Sans sourire.

Par politesse. Par habitude. L'habitude de faire ce qu'on attendait d'elle. Elle n'aurait pas du. Elle n'aurait pas du entrer. Elle aurait du se souvenir de leur dernier échange téléphonique. Elle aurait du se souvenir qu'elle n'y avait pas d'amis. Sous leurs airs doucereux. C'est lorsque la porte d'entrée se referma derrière elle qu'elle les aperçu tous, par l'encadrement qui donnait sur le salon. Les (futurs-ex) belles-soeurs. Les beaux-frères. Le futur-ex beau-père. Immobiles, raides et droits dans leurs fauteuils crapaud recouverts de velours or. Sous les nombreux portraits d'aïeux qui ornaient les murs tapissés. Cette image hors du temps lui rappela soudain et brièvement les romans de Daphné du Maurier. Anachronique.

Timidement, sur un pied, elle dit bonjour à la cantonade, crispée. Tous se levèrent, vinrent à sa rencontre pour l'embrasser, lui dire bonjour. Non. Ils passèrent près d'elle, Suivez-nous, nous devons discuter. A la cuisine. Mais oui, bien sûr, que croyait-elle ? Elle n'était plus assez respectable pour être invitée à poser son roturier postérieur sur les antiques fauteuils du salon familial. Autour de la grande table de ferme, elle n'avait pas l'embarras du choix ; on lui avait désigné le banc, le bout du banc. Le bout du bout du banc, comme dirait l'humoriste. Contre le mur. Et dos au mur. Au coin. Au pied du mur...

Près d'elle vint s'assoir... elle ne sait plus lequel d'entre eux. Et ils se mirent en place, en une chorégraphie non concertée mais mue par l'appartenance au Clan, cet imperceptible moteur qui resserre les rangs de l'Entre-Soi, l'instinct de survie de ceux qui «se reconnaissent ». La danse des abeilles. Un bref regard alentours (elle n'aurait pas du entrer, non, elle n'aurait pas du...) lui fit réaliser avec effroi que le clan s'était subtilement étalé de façon à refroidir toute velléité de fuite de sa part ; J. se tenait subtilement adossé contre la porte d'accès ; N. se tenait debout les bras croisés en face d'elle, devant la gazinière, les autres étaient répartis assis autour de la table. Elle commençait à se sentir mal. Jugée. Hérétique. Alors, elle fit ce qu'elle savait si bien faire. Refluer au fond d'elle-même, laisser là son corps tenir compagnie aux autres et s'enfermer à l'intérieur d'elle-même. Absente. Autiste. Peut être est-ce cela qui lui avait permis de survivre, finalement. Garder enterré profond ce qui faisait sa moelle, sa sève, son élixir de vie. Son "operating system". Son "back up" de secours.


De cette heure et demie qu'elle passa sur le banc de la cuisine, l'Infidèle face aux troupes de Torquemada, elle ne se souvient aujourd'hui plus des mots précis. Juste qu'elle se mit en boule, comme le faisait son fils lorsqu'il arriva au CP dans cette nouvelle école, et qu'à la récréation il se laissait frapper, roulé à terre, par quelques caïds de la bourgeoisie locale. S'offrant aux coups, comme pour signifier « Je suis au-dessus de ça ». Elle se mettait en boule, fermait ses yeux et ses oreilles, les mots glissaient sur elle, les mots, les phrases, les injonctions. Même si elle n'entendait pas, les mots faisaient mouche, ils atteignaient directement son coeur. C'est plus tard qu'elle se rendra compte qu'ils les avaient gravé là, au burin, en maîtres qu'ils étaient marquant leurs esclaves au fer. Des mots épars ressortent encore aujourd'hui, « vous vous étes mariés pour le meilleur et pour le pire, vous avez connu le meilleur, maintenant assumez me pire » ; « il n'était pas comme ça avant, vous l'avez castré, étouffé » ; « vous n'avez pas le choix, vous DEVEZ rester et assumer votre couple et ce que vous en avez fait » ; « vous n'avez PAS le droit ». Et puis des révélations insinuées comme «chacune d'entre nous a son lot de douleurs conjugales et nous les assumons ». Les cadavres commençaient à entre ouvrir les portes des placards de cette famille qui n'avait jamais été la sienne.


Lorsqu'elle pensa qu'ils en avaient terminé, elle se leva. Sonnée. Hébétée. Assommée. K.O. Mais debout. De rage. De dégout. Elle sortit sans dire au revoir. Elle titubait, ses pas cahotaient sur les graviers de l'allée et elle mit du temps à trouver la clé de la voiture au fond de son sac ; elle mit du temps à la glisser dans la serrure tellement ses mains tremblaient et son coeur s'emballait. De rage. De colère. De dégout. Plus qu'à eux, c'est à elle qu'elle en voulait. Elle s'en voulait de n'avoir pas senti le traquenard, de ne pas s'être levée et esquivée plus tôt, de leur avoir laissé le temps de déverser leurs mots, de n'avoir pas eu de répartie alors qu'elle avait tant à leur dire.


Elle laissa cet épisode derrière elle, non digéré. Il ne le sera jamais. Ni sur l'instant ni plus tard elle ne comprendra ce moment-là. Elle était heureuse que la lapidation n'existât plus, que le pilori ne s'installait plus sur la place du village, ordonné par le seigneur du château.


Elle ouvrit la fenêtre de la voiture, arrêta la climatisation. Nous étions au début du mois d'Aôut, le vent chaud du dehors lavait les souvenirs à grandes brassées. Bénéfique. Comme bénéfiques le seraient les trois jours vers lesquels elle partait, trois jours d'improvisation à deux sur les pierres chaudes du pays d'Ardêche. Trois jours hors du temps, hors de la crasse, avec celui qui...


à suivre

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19 Comments:

Blogger Anitta said...

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, dit-on parfois. J'ignore si ce dicton est (vraiment) vrai, mais avoir survécu à ce traquenard clanique et être capable de nous le restituer avec une telle force, un tel impact, un tel coup au coeur, doit laisser en toi le petit goût salé de la victoire sur soi, non ?

(j'espère juste que tu n'as pas oublié les anoraks, après avoir subi ça ;-)

2/1/07 12:15  
Blogger FD said...

*Anitta, Goût de victoire, oui, quand je vois le chemin parcouru (ou pas...) par les protagonistes de cette (sinistre) histoire. Il y a des événements qu'on n'oublie ni ne pardonne. ça n'empêche pas d'avancer. Au contraire.

2/1/07 12:21  
Anonymous bérangère said...

Tous les "clans" ne sont pas comme celui que tu décris mais les "Nobliots" engoncés dans leur grandeur décadente, alors qu'ils ne sont que des fins de race, j'ai connu, j'ai donnée et ton récit sonne à mes oreilles plus vrai que nature...J'ai pardonné, pas oublié (cannot)mais comme ils ont du te sembler bons ces trois jours passés, avec celui qui...

2/1/07 16:27  
Anonymous Anonyme said...

waouw ! une fois de plus tu te surpasses dans l'art d'écrire et de décrire !
des épreuves comme celle ci on ne peut croire que ça puisse exister jusqu'à ce que...
ta force de caractère me laisse vraiment sans voix. je ne sais pas si j'aurai pu ou alors peut être trouve t'on la force au moment voulu comme une mère capable de déplacer les plus lourds objets pour sauver son enfant.
Bises
La Troll Family

2/1/07 17:10  
Anonymous titeknacky said...

Tiens ca me rappelle une citation que j'avais trouvé :

La famille est un ensemble de gens qui se défendent en bloc et s'attaquent en particulier."

Mais surtout qui juge sans savoir, sans prendre en considération les aspirations de chacun ... se réfugiant derrière un "pour le meilleur et pour le pire", tu assumes et tu te tais, tu as pensé aux enfants ???

C'est lamentable, tu as du te sentir bien seule aux milieu de ces personnes qui se sont ligués pour te faire culpabiliser et te faire porter la totalité de la responsabilité de cet échec.

Quel courage !!!, j'ai beaucoup aimé cette phrase qui résume bien ce que tu devais ressentir à ce moment là :

"Elle se leva. Sonnée. Hébétée. Assommée. K.O. Mais debout" ... DEBOUT

Bisous et plein de bonheur à venir ... il est vraiment temps que tu le manges ton pain blanc !!

Bonne année et gros bisous

2/1/07 17:40  
Blogger FD said...

*Bérangère, ce sont ceux-là même... consanguins à souhait, tolérants comme... qui rappellent un peu la chanson de Brel. Chez eux on ne divorce pas, on boit jusqu'à la lie. Dusse-t-on en crever. On continue de faire semblant, de tartiner d'essence de rose les esprits crasses. Tu as pardonné, moi pas encore, parce qu'aujourd'hui ils font encore un mal insoutenable à mes fils. L'art si subtil de la torture morale...

* La Troll, l'instinct de survie fait soulever des montagnes. Mais ça on ne le découvre qu'une fois face à la bête.

2/1/07 17:48  
Blogger FD said...

* Titeknacky, rassure-toi, mon petit lait je le bois aujourd'hui, même si je peste parfois, si j'enrage à intervalles réguliers (lorsque je récupère les garçons après 1 WE/2) mais de loin j'observe leur lignée s'éteindre, j'observe le SEUL porteur "officiel" du fameux nom se détruire dans les backrooms sordides de boites de nuit glauquissimes. Et je ris. Sous cape, mais je ris. De loin. Parceque comme on fait son lit on se couche et chez moi, les draps sont propres. Froissés d'amour tous les matins mais propres ! yess !

2/1/07 17:55  
Anonymous Anonyme said...

Beau texte. J'imagine que l'on dois se sentir bléssé(e) par un tel jugement... Comme si tout les torts venaient de celui qui ose dire qu'il en à marre. Merci.

2/1/07 18:08  
Blogger FD said...

* Perceval, ça n'était que la continuité de ce dont j'ai déjà parlé (les histoires d'Elle). Une VRAIE mésalliance qu'ILS n'ont jamais accepté. Pas la bonne religion, pas la bonne couleur... entre autres mais pas uniquement. Blessée ? je ne sais pas. Ecoeurée, oui.

2/1/07 19:01  
Anonymous bricol-girl said...

Tu as si bien raconté que j'y étais au bout du bout du banc et que ...ouf tu as gagné.

3/1/07 06:45  
Anonymous Tanette said...

Que rajouter à ces commentaires que je partage ? J'ai beaucoup d'admiration pour toi après ce que tu as vécu et pour ta façon de nous le partager.

3/1/07 07:38  
Anonymous kheyliana said...

Moi, j'y ai eu droit aussi au procès d'intention, il m'a été fait par mon père, ça fait 9 ans que je ne lui parle plus ...

3/1/07 07:39  
Blogger DoubleMum said...

Tu es débout, quelle victoire.... mais pourquoi ai-je la nausée quand tu restitues si bien cette scène, pourquoi est-ce que je frémis (pour toi), pourquoi est-ce qu'elle (me) donne envie d'hurler ?!!!!! Le train de vie et la reconnaissance par les pairs de la "très haute bourgoisie" de ma branche maternelle est partie en fumée avec l'invasion de la Belgique par l'armée allemande.... et y'en a qui s'y croit encore... je te jure...

3/1/07 10:28  
Anonymous Soeur Anne said...

Je ne connais pas du tout ces milieux-là...mais j'en ai encore les poings serrés à te lire...
Je croyais que ça n'existait plus, des gens comme ça... Ton titre est très bien trouvé...Torture morale bien plus dure et insidieuse que la torture physique...

Je pense que la grande majorité était en colère parce que eux n'ont pas su le faire, partir, refuser la comédie des apparences pour vivre VRAIMENT.

3/1/07 12:56  
Blogger FD said...

* Bricol Girl, au bout du banc mais au dessus de la mêlée !

* Tanette, merci à vous d'accepter la part de petites pierres !

*Khey, pire encore quand ce sont les propres parents qui font la morale. Les miens sont revenus au bout de 6 mois de mon silence et nous n'en avons jamais (re)parlé. Neuf ans de silence chez toi, c'est très dur...

* DM, mon ex belle-famille ne va jamais voir un feu d'artifice du 14 juillet, ils maudissent cette date et se calfeutrent chez eux en maugréant. Devine pourquoi ? ils ont été dépossédés de leurs biens à cette date-là, dis-donc ! Il y en a qui croient encore au Père Noel et au retour du Roi ;-)

* Soeur Anne, moi non plus je pensais que ça n'existait plus jusqu'à ce que je les rencontre ! un saut dans la 4è dimension ! Je pense, oui, que certaines auraient souhaité quitter leur couple mais... dans leur famille il est mal vu que madame travaille, et madame a un confort matériel dont elle aurait du mal à se passer. Alors des choix sont faits...

3/1/07 20:45  
Anonymous bérangère said...

juste une 'tite bise en passant ;-)

4/1/07 10:20  
Blogger *Isadora* said...

Il y a un truc très fort, chez toi, c'est que malgré le mal que ces gens ont fait, tu ne juges pas.
La classe, quoi.

Des bises :)

4/1/07 18:25  
Blogger FD said...

* Bérangère, bises à toi aussi (il neige ici !)

* Isadora, je m'interdis d'être comme eux... ça aide à être meilleur !

4/1/07 18:41  
Anonymous ciboulette100 said...

je crois à peine ce que je lis, comment peut on survivre à toute cette boue, permets moi de mettre ton blog en lien sur le mien, au cas où, ceusses à la cool-attitude viendraient à y traîner....

4/9/09 19:48  

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