mercredi, août 29, 2007

Doélévi 4

L'Ecole des Soeurs

Le portail de fer s'ouvrit sur un jardin luxuriant, qui contrastait avec le reste de la rue, poussiéreuse de cette latérite rouge qui s'insinue partout. Je crois que c'était la première fois que je voyais une "vraie" religieuse en habit. Etait-ce l'habit, le sourire, le décor ou tout cela qui m'impressionna... je ne sais pas. Toujours est-il que, près de 35 ans plus tard, j'associe cette image à ma vision de l'Eden. Ou alors est-ce parce que c'est dans cet endroit que, pour la première fois également, j'entendis parler d'Eden et de Paradis. D'enfer et de péché également. Elle nous accueillit chaleureusement et entreprit de nous faire visiter les lieux. C'était féérique, des plantes, qui bordaient les allées, s'échappaient des massifs, des fleurs, des arbres, une jungle colorée à travers laquelle serpentait un petit et tortueux chemin qui dévoilait une surprise après chaque coude. Les plantes étaient presque aussi grandes que ma soeur et moi ; parsemées ça et là apparaissaient les salles de classe, des bâtiments bas d'un seul étage ouverts sur le jardin grâce aux murs ajourés de claustras .

Elle nous a ensuite conduits au bureau de la Mère Supérieure, dans un bâtiment plus long que les autres. J'étais une petite fille polie, je disais "bonjour madame", je découvrais que c'était inapproprié, que mes parents savaient ces convenances que j'ignorais.



Flamboyant flamboyant

Au terme de sa conversation avec mes parents, pendant laquelle elle avait développé le programme de la scolarité, elle referma son dossier, croisa les mains sur son bureau de teck vernis,

- et bien sûr, en fin de journée ce sont les leçons de catéchisme...

Il y eut un moment de silence... avant que ma mère ne prit la parole pour dire

- non, pas de catéchisme pour nos filles, nous ne sommes pas catholiques.

Le visage de la Mère Supérieure se ferma d'un coup sec. Elle reprit d'un ton cassant

- en ce cas, pendant l'heure de catéchisme, les élèves non catholiques sont chargés du nettoyage des latrines.

Je me tournais vers mes parents, l'air suppliant. "Je veux aller au caté, je veux aller au caté, pas nettoyer les WC !"

Nous fûmes ensuite, ma soeur et moi, conduites vers nos salles de classe respectives. J'ai la vision de ma soeurette, surnommée La Braillarde, tournant vers moi ses yeux interrogateurs grands ouverts avant de suivre la religieuse vers la petite paillotte des classes de maternelles.

Je fus présentée à mes camarades de classe qui m'accueillirent en choeur d'un ton chantant "bienvenue, Doélévi" et on me désigna une place vide près de Mylène au milieu de la classe. Si mes camarades étaient de toutes les tonalités du marron au beige (il y avaient les enfants des notables locaux mais également ceux des expat' et des enfants métisses de couples mixtes, comme nous), il n'y avait à ma grande déception que des filles . J'avais toujours trouvé bien plus drôle, dans les cours de récréation, de jouer avec les garçons aux "pitous" ou à la course, plutôt qu'avec les filles à la marelle ou à l'élastique...


Je n'aimais pas Mylène mais il nous était impossible (inenvisageable...) de changer de place. Mylène avait mon âge, elle était métisse également (était-ce supposé nous rapprocher ?!), sa mère française enseignait au lycée avec mes parents, son père était vétérinaire. Plus tard, je lui en voudrai d'autant plus que ce fut son père qui émascula notre chaton familial à la demande de mes parents. Je restais donc la voisine de bureau de Mylène pendant toute ma brève scolarité à l'école des Soeurs, l'aidais même volontiers à nettoyer ses affaires lorsqu'elle vomissait en classe ou s'oubliait dans sa culotte...

Les cours de catéchisme me fascinaient. Athée, je découvrais tout un univers culturel qui me laissait perplexe. Ma petite soeur en comprenait encore moins que moi. Il faut dire que l'évangélisation ne se faisait pas en délicatesse et subtilité, les remugles de la colonisation flottaient encore en ce début des années 70 et faire choisir entre les cours de catéchisme et le nettoyage des latrines en était le plus révoltant exemple. Seules les musulmanes n'assistaient pas au catéchisme. Les autres, les protestantes, les animistes, les athées, toutes préféraient la leçon de religion à la corvée de chiottes. C'est toujours le coeur serré de honte que je laissais s'en aller Mariama, celle qui était devenue mon amie, remuer nos excréments. Tandis que je commençais à m'ennuyer ferme sur les bancs d'après la classe, malgré une attention soutenue, ma bonne volonté et la patience de prosélyte de mes camarades, je n'arrivais pas à accrocher. Je visualisais des rangées de pécheurs au bord d'un étang à l'ombre de pêchers (péchés ?) et je ne comprenais pas pourquoi il fallait leur en vouloir. Et cette histoire avec les pêchers (péchés) non plus d'ailleurs, je n'y comprenais pas grand chose. Personne alors ne s'est donné la peine de répondre à ma question d'enfant : qu'est-ce qu'un pécheur ? Ni mes camarades moins débutantes que moi, ni les religieuses... "C'est quelqu'un qui a fait un péché", me répondait -on laconiquement, sans plus expliquer ce qu'étaient ces abominables "pêchers"...

Mes parents grinçaient des dents à chacune de nos questions, celle qui les a fait bondir venait de ma soeur, plus curieuse que moi car elle tenait à comprendre les prières qu'on nous imposait 4 fois par jour. La dernière prière de la journée, à la fin de la classe, disait "préservez-nous des péchés de la nuit". C'est quoi les péchés de la nuit ? demanda la petite fille de 5 ans. Comme mes parents à l'époque, je me demande aujourd'hui ce que, pour les Soeurs, pouvaient être les péchés de la nuit... quelle idée de mettre ça dans la tête d'un enfant.

Lorsque mes parents me demandèrent si je voulais rester au catéchisme, je sautai sur l'occasion pour dire non, que je préférais nettoyer les latrines avec Mariama et ses copines. Je découvris à 8 ans en Afrique combien il est non normatif d'être athée... dans un continent où, plaisante-t-on, 70% de la population est animiste, 40% musulmane, 60% catholique, 30% protestante, 70% divers (vaudou, évangélismes variés...).



Le coup de grâce (si je puis dire) survint quelques mois plus tard à l'Ascension. Ma soeur en faisait des cauchemards, elle en était terrorisée ("il monte il descend il monte il descend, il est partout il me voit partout, j'ai peur !"). J'abandonnais sans mal le nettoyage quotidien des latrines et mes camarades pour intégrer en cours d'année scolaire une école publique. MIXTE ! Au grand dam de la Mère Supérieure, terrifiée

- Vous allez les mettre avec des garçons ?! Dans CETTE école ?!

J'ai terminé mon CE2 à l'Ecole (mixte) du Centre B. Ses cours de couture, de broderie et d'agriculture ont remplacé le catéchisme de fin de journée.

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mardi, mars 27, 2007

Doélévi-3

La maison de Grand-Papa








Après la traversée de la ville jusqu’au quartier Zongo, qui deviendra le lieu privilégié de toutes mes vacances pendant six ans, je découvris le «Carré». On appelle ainsi ces lieux de vie qui regroupent plusieurs habitations, plusieurs bâtiments accroupis autour d’une cour commune, et qui rassemblent plusieurs membres de la même famille. Ainsi, le carré de Grand-Papa accueillait les appartements de tonton Richard et de tantie Solange, encore étudiants. De la rue, le carré familial n’offrait au passant qu’un long mur ajouré de claustras beiges et de lourds massifs de bougainvillés. Dissuasive, une rangée de tessons colorés se dressait à son sommet. A son extrémité gauche, un portail de fer plein suggérait l’existence d’un garage, donc d’une voiture, donc d’une famille plus aisée que la moyenne. A l’autre bout, une centaine de mètres plus loin, un portail piéton identique. Une fois passé le petit portail, une courette de sable, en guise d’anti-chambre, accueillait le visiteur et lui offrait l’ombre et les fruits suaves du corossolier.



En face, une allée caressait sur sa droite un bâtiment bas, logements de mon oncle et ma tante ainsi que les pièces réservées à Grand-Maman et la salle à manger commune. Et sur la gauche, le crépi aveugle de la maison principale. Au bout du chemin, la grande cuisine, à demi abritée, ouvrait ses foyers au visiteur tandis que sur sa gauche s’étendait une deuxième cour de sable, la vraie, la grande. La cour de la grande maison, où s’épanouissaient manguiers greffés bas, citronniers et corossoliers. Et quelques poules et canards. Entourée d’hibiscus géants, de bougainvillés et d’agaves piquantes, la maison principale, avec ses persiennes mi-closes et ses hauts plafonds, était fraîche et solennelle comme une église. Là, c'était le salon, les pièces de Grand-Papa et les chambres d’amis. Je n’aimais guère cette grande maison d’apparat, la cuisine était le lieu de vie, mon préféré.

Le premier repas, nous l’avons pris tous ensemble dans la salle à manger, au rythme des visites de voisins qui passaient souhaiter la bienvenue, faire connaissance, se présenter, souvent accompagnés d’enfants timides et curieux. Ce repas devait être l’un des rares que nous prendrons tous ensemble, tonton et tantie présents, arrosé exceptionnellement de Fanta-orange et de Youki-citron tiède. Généralement, les jeunes préféraient dîner dehors avec des amis ou assis sur un petit tabouret dans le giron de la cuisine, avec leur mère et les deux domestiques, Simon et Mariama. Nous aussi, l’envie nous prendra souvent, à ma sœur et à moi, d’aller y prendre nos repas, y rire, y discuter. Au grand dam de Grand-Papa.


C’est par ses cuisines et sa cuisine qu’un pays se découvre, que sa culture se coule en nous.
J’adorais ce lieu où se préparaient les repas, autour des deux foyers à charbon, sous la baguette de Grand-Maman qui menait ses troupes comme un Général conduit ses armées. Imposante stature et voix forte lorsqu’elle les houspillait dans sa langue natale. Simon et Mariama, les deux adolescents «venus du village» courraient, épluchaient, coupaient, taillaient, débitaient les légumes colorés du mieux qu’ils pouvaient, elle se chargeait de mettre en musique, en marmite, goûtait, me faisait goûter, nommait les plats pour moi, les ingrédients, en trois langues. Le gombo, le manioc et l’igname, le piment, la farine de sorgho, de mil, de maïs, l’huile de palme couleur rubis, l’huile de maïs jaune doré, la poudre de crevettes séchées, les arachides sous toutes les formes, les bananes plantain, les feuilles-sauce …

Un matin, Grand-Maman se désolait d’avoir perdu le plus beau de ses canards, dévoré pendant la nuit par «Tout-se-paie 4» (Tousspê, 4è du nom), le terrible chien de garde, volontairement affamé par mon oncle pour le rendre plus méchant. Le jeune Simon était chargé de s’occuper des volailles ; ce jour-là, il tâtera de la chicotte de Grand-Maman pour son malheureux oubli. Cet épisode déclencha chez moi une fascination morbide pour ce chien aux yeux jaunes, qui passait ses journées dans une niche grillagée au fond de la cour, près du mur du garage. Il ne m’en faudra pas plus, quelques mois plus tard, émoustillée par un cousin aussi téméraire, pour nous amuser à rendre fou le pauvre animal en sautant sous son nez devant sa cage et en frappant sur le grillage à coups de bâtons. Et ma sœur de pleurnicher… comme à son habitude.
- Je vais tout diiiire… que vous avez fait exprès, le chien va nous mangeeeer !



Peu de temps après notre arrivée, il se prépara une grande fête. La cuisine était agitée, Grand-Maman s’énervait plus que de coutume, ses jeunes aides semblaient être partout à la fois, Simon ne voulait pas jouer avec moi, Mariama non plus. Au fil de la journée, la maison s’emplissait de nouveaux visages, ma sœur et moi étions bisouillées à tout va par des inconnues aux bras charnus, aux odeurs poudrées et à la peau douce.
- ma fiiiiiiille ! mais comme tu es belle toi, hein ! s’exclamaient-elles en nous claquant un baiser vibrant tandis que nous étouffions entre leur poitrine. Oumpf !
De multiples «tantes» volubiles, cousines, ces familles à rallonges «à l’africaine», des cousins et des oncles moins expansifs. Un tourbillon de couleurs, d’odeurs, d’exclamations, de rires… Pour l’occasion, on nous avait offert, (commandées à l’avance à une couturière qui avait surestimé nos tailles …) à la pleurnicheuse et à moi deux robes en tissu de pagne, à jolies manches ballons et à volants.

- Ce soir on vous fait la présentation aux ancêtres, avait déclaré solennellement Grand-Maman.
Devant mon air interrogateur, elle avait expliqué :
- On va vous présenter aux ancêtres de la famille, ceux qui sont morts, afin qu’ils vous connaissent et vous protègent.
Il n’en fallait pas moins pour terroriser une enfant de huit ans. Ainsi donc on allait déterrer des morts, on allait nous secouer des zombies sous le nez, sortir des trucs des placards peut être (j’ai pensé un instant que si ça se trouvait ils en avaient caché sous mon lit, pour ranger tout ce monde, il leur fallait bien de la place…) C’était hors de question, en aucun cas je ne voulais rencontrer, encore moins bisouiller des générations de morts, fussent-ils mes propres ancêtres… Il a fallu le calme rassurant de ma mère, qui fut tout d’abords secouée de rire, pour apaiser mes craintes.

- C’est la religion de Grand-Maman, ça s’appelle l’animisme*, c’est une religion qui vénère les morts. Et rassure-toi, c’est juste une fête comme ça, les morts vont rester dans leur tombe !

A suivre…

* L'animisme (du latin anima âme) est une croyance ou religion selon laquelle la nature est régie par des âmes ou esprits, analogues à la volonté humaine : les pierres, le vent, les animaux. Il se rencontre surtout chez les sociétés traditionnelles comme en Afrique, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Sibérie ou en Océanie. In Wikipedia

Photos de chez Flickr

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lundi, février 12, 2007

Doélévi, ch.2

Kútɔ́nú




Lorsque l’avion atterrit, mon cœur se gonfla à nouveau dans ma poitrine. Comme il l’avait fait lors du décollage. De joie, la joie de la découverte, des retrouvailles avec mon père, et puis, il faut bien l’avouer, ce bonheur tout neuf du voyage en avion. Avec un frétillement tout particulier pour la phase de décollage. J’aime le vrombissement assourdissant des moteurs... leur ralentissement juste avant que l’oiseau ne s’ébranle… accélère…s’élance…ralentisse à nouveau pour mieux repartir et … cette micro seconde excitante où les roues lâchent le sol… accentuée par la sensation euphorisante du cœur qui remonte dans la gorge, avant l’exercice «des oreilles»… Habituées de la montagne, nous savions ma sœur et moi bailler à la demande ou mieux, faire «claquer» nos tympans en expirant fortement nez bouché. C'était un jeu que nous adorions.
Puis à l’arrivée, la découverte d'une ville, la plongée sur les bâtiments, apercevoir la ligne droite et noire du tarmac et entendre le CCCRRRRRR des roues qui se posent … Plaisir toujours renouvelé.
J’y prends tant de plaisir qu’il m’arrive de me dire que je vole la part de sérénité qui devrait normalement revenir à ceux à qui elle fait défaut à présent, ceux qui ont le mal de l’air, mal aux oreilles, mal aux jambes, trouille au ventre et malheureux des longs courriers.

Juste avant que l’avion ne se pose, j’ai vu la mer, toute toute proche. Si proche qu’on pourrait craindre que l’avion ne s’arrête à temps et qu’il finisse sa course le bec dans le sable blanc. «Papa sera là ?» Je pense que nous avons du poser la question au moins cinquante fois à ma mère… Il faisait chaud et humide sur la passerelle métallique. Ma sœur et moi avions notre uniforme «short-T-shirt». Fleurs rouges sur fond blanc pour moi. Fleurs bleues pour la braillarde. Aujourd’hui encore je m’étonne de l’acuité avec laquelle je me souviens des vêtements que nous portions pour ce voyage et de nos bermudas en jersey. Et des débardeurs assortis. Une main dans la main de ma mère, l’autre tenant mon sac de Barbies et de livres, j’ai traversé en sautillant les quelques mètres de goudron qui nous séparaient du bâtiment rectangulaire.
Quelques instants après, il était là, parmi d’autres. Mon père. Et je constatais que pour la première fois, il se confondait aux autres, sa couleur, loin de le rendre repérable comme ça avait toujours été le cas, le fondait dans la foule. Pour la première fois je voyais une foule... en couleur inversée par rapport à ce que je connaissais.

C’est en sortant pour rejoindre la voiture que j’ai vraiment fait connaissance avec le pays. Le premier contact. La première minute. C'est important, la première minute. L'odeur, le vent moite de l'Atlantique qui baigne le Golfe de Guinée. Engloutie dans les sièges de velours de la grande voiture beige de Grand-Papa. Avec chauffeur. Grand-Papa avait un chauffeur. Mon père serait venu nous chercher en carrosse rose nacré avec suspensions en or forgé, cheval blanc et cocher blond en livrée rouge à boutons dorés que je n’en aurais pas été plus impressionnée. Et pendant toutes les années qui vont suivre, j’aurai devant mon grand-père, ce vieux monsieur à l’autorité «de fait», une admiration pantoise. Cet homme qui possédait grande voiture avec chauffeur.

Le premier paysage qui s’est offert à nous, c’était les joncs des dunes de la plage en sortant du parking. Du sable fin, blanc, de petites dunes aux cheveux verts. Par chance, la route qui relie l'aéroport au centre ville longe la plage. Superbe, immense. Et déserte. Déserte en journée sous le soleil plombé, aux heures où seuls ne sortent que "les touristes et les chiens fous". Et la plage s'anime peu à peu avec le coucher du soleil pour devenir une vraie place de marché le soir venu. Feux de bois et grillades, rires et bruyantes palabres.

Pour l'heure, la voiture nous offrait une jolie promenade le long du Boulevard de France, effleurant à droite le Palais Présidentiel, les ministères et les ambassades, le quartier résidentiel, la plage, en direction du quartier Zongo et de la lagune qui coupe la ville en deux. Pour l'occidental qui arrive par avion (d'autres viennent par le nord du pays, bravant le Sahara d'Algérie et du Niger, pour arriver à Nattitingou, poussiéreux et enturbannés, fiers à raison, au volant de leur Peugeot survivante), l'immersion dans la ville se fait graduellement : tout autour de l'aéroport, les quartiers résidentiels et la grande avenue goudronnée rappellent cette Europe que l'on vient de quitter, n'étaient-ce les colonnes de palmiers, l'air chaud et iodé, l'explosion des bougainvillés et des hibiscus. Petit à petit, au fur et à mesure de la plongée vers le ventre de la ville, vers la lagune qui relie l'océan au sud au lac Nokoué qui borde la cité au nord, en bifurquant à gauche après le port et ses hôtels de luxe pour touristes frileux, la ville se resserre, elle est plus dense, les rues plus étroites et plus cahotiques. Pour arriver au coeur qui bat, the place to be, le grand marché de Dantokpa, au niveau du Pont Neuf qui relie les deux rives de la lagune, les deux morceaux de la ville.



Du bruit tonitruant, des odeurs mêlées, de l'eau partout, de l'océan à la lagune et au lac, de la poussière de la latérite rouge, cette poussière collante toujours, de l'humidité, du vent chaud dans les palmiers, ce sont mes premières sensations. Sensuelles et indélébiles.
Lorsque la voiture s'engagea dans une grande rue non goudronnée, lorsque je vis les enfants du quartier, torses nu, reconnaitre le véhicule et l'accompagner en courant jusqu'au grand mur recouvert de bougainvillés, j'étais pétrifiée de timidité.

"Yovo-Yovo-bonsoi'-ça-va-bien-miiinci" chantaient-ils à tue-tête et en choeur.

- ça veut dire quoi, Yovo ? pourquoi ils disent Yovo tout le temps, les enfants ?
- Yovo ça veut dire "Blanc", en langue Fon.

Je découvrais soudain que, loin de me fondre dans la foule comme je l'avais attendu, je serai, là-bas ou ici, toute aussi repérable. Cette litanie, ce chant enfantin hérité du temps de la colonisation, allait accompagner chacun de mes pas pendant six ans. J'allais apprendre à vivre avec, à me déplacer avec, à grandir avec. A n'y faire pas plus attention que les quolibets de négresse ou chinoise (chinoise ?! je n'ai jamais su pourquoi...) qui m'étaient jetés avec bien plus de mépris lorsque j'étais en France.


Je découvris un pays dont le rythme, le tumulte, le foisonnement, la richesse, l'Histoire passionnante et baillonnée, l'apparente anarchie de tout m'emplissaient, un bout de terre près de l'équateur dans lequel je me retrouvais à y vautrer mon âme mais qui, pas plus que mon Dauphiné natal, ne m'accueillait comme enfant de sa terre, de sa culture, de son giron. Cette atmosphère dans laquelle je me lovais, qui me sied si bien encore aujourd'hui, cette impression de fusion avec le lieu, de le comprendre et d'en être absorbée, je l'ai retrouvée plus tard dans le sud de l'Italie, en Calabre et en Sicile. Et paradoxalement également, à Londres.

Wherever I lay my hat, that's my home.

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dimanche, janvier 21, 2007

Doélévi

Chapitre 1

Le départ




La photo est toujours là, sur le mur tapissé de la petite pièce qui servait de salon. Dans la maison de mes grand-parents, aujourd'hui vide et froide. Elle sourit depuis 34 ans aux fleurs sculptées du lourd buffet art nouveau qui lui fait face. Juste au dessus du canapé de skaï brun. Les couleurs sont fanées, la photo avec le temps se teinte de sépia. Les deux fillettes sont vêtues à l'identique, une chasuble de jersey bleu pour l'une, rouge pour l'autre, sourire berchu pour l'une, oeil de canaille emprisonnée pour l'autre. Pour son coté pratique je suppose, ma mère nous habillait très (trop) souvent de la même façon, seules les couleurs différaient. Cet année-là, j'avais 8 ans, ma soeur en avait 5 et la photo, faite dans les règles de l'art chez un photographe grenoblois, avait trôné tout l'été dans sa vitrine Cours Jean Jaurès.


Cet été-là nous devions partir, quitter la France, découvrir ailleurs l'autre moitié de nous-mêmes. Mes parents nous avaient toujours dit «vous n'êtes pas «à moitié», vous êtes «en double», à la fois d'ici, et de là-bas». Nous avions toujours pris ça pour une chance. Deux cultures pour le prix d'une. Et cette conception a permis d'affronter et de laisser couler maintes réflexions idiotes rencontrées sur notre chemin. Je trouvais ça fabuleux, ce voyage, je n'avais pas encore empli ma courte vie de tout ce qu'il y avait d'intéressant ICI, et déjà on m'annonçait que j'allais découvrir les joies du LA-BAS, avec un ancrage identique à celui d'ICI.

Je ne me souviens pas dans quelles conditions cela nous avait été annoncé. Je n'ai pas le souvenir d'une souffrance, d'un adieu à faire aux camarades de classe (je déménageais à chaque rentrée, au grès des mutations de mes parents, je savais transformer les liens amicaux et en nouer de nouveaux sans trop de douleurs ; cette faculté m'a beaucoup servi par la suite...)


Cet été-là donc, ma soeur et moi l'avons passé, alternant entre la petite maison de citée ouvrière de mes grands-parents, la vieille maison familiale dans la forêt et ensuite, l'appartement de fonction dans l'école de mon oncle, en montagne, sur le plateau du Vercors. Pendant que notre insouciance enfantine courrait les bois, mes parents empaquetaient, encantinnaient, revendaient, donnaient, transportaient les gros objets et la Simca 1100 familiale jusqu'au bateau à Marseille... ils prenaient de l'élan pour les années à venir.


Cet été-là, ma copine Michèle et moi chantions Sheila à tue-tête en sautillant sur les trottoirs de l'avenue Navarre, Comme les Roi Mages, en Galilée, suivez des yeux l'étoi-leu du «verger», je te suivrais, où tu iras j'irais, fidè-leu comme une ombre jusqu'à destinatioooooon . Cet été-là, nous avons mangé le lapin que ma cousine avait gagné à la tombola de l'école. Sans lui dire. «C'est de la viande, Minouchette». Cet été-là, nous dévalions les pentes du pré, allongés sur le flanc, en regardant tournoyer les nuages jusqu'à l'ivresse. Le foin frais coupé égratignait nos peaux tendres et nues. Nous parcourions les bois en maillots de bain colorés et en sandalettes à la recherche des renards. Et des loups. Et accessoirement des lutins facétieux. Pour vaincre la peur. Et faire des blagues aux plus petits. Ouououououhhh, j'ai vu un truc bouger là-bas... siiiii...! Avant de disparaitre nous accroupir derrière un rocher moussu en gloussant. Nous faisions des concours de corde lisse en nous moquant des plus jeunes, patauds, pleurnichards et mauvais perdants ! Nous grimpions en douce dans le cerisier géant de la grande-tante revêche et nous crachions les noyaux contre sa porte en nous immobilisant dans le feuillage pour nous cacher !


Cet été-là, ma mère a coupé un mètre de ses cheveux. Elle était rentrée un jour les cheveux courts comme un garçonnet. Mais elle avait gardé sa voix et son odeur de maman. C'est tout ce qui m'importait. «Ce sera plus pratique comme ça là-bas». C'est mon père qui en a été le plus ébranlé. Elle n'a pas coupé les miens tout de suite. Elle le fera quelques mois plus tard, sur place, n'y tenant plus de mes gesticulations quotidiennes.

Puis l'été s'est achevé trop rapidement, mon père parti en éclaireur, ma mère restait régler les derniers détails. La rentrée là-bas n'avait pas commencée. Ici elle frémissait. Je me réjouissais à l'idée de partager pendant ces deux dernières semaines la classe de CE2 de mon cousin et de mon oncle l'instituteur. De cette courte période j'ai gardé, jusqu'à nos mariages respectifs, une forte connivence avec mon cousin et ses copains. Connivence d'enfance qui ressurgira dix ans plus tard au cours de nos soirées étudiantes et d'épuisantes courses de ski de fond sur le plateau.


Je ne le savais pas mais c'était la fin d'une époque. La joie immense de découvrir une autre branche de la famille se teintait de nostalgie pour ce que je pressentais révolu. Mais ce qui me mettait le plus en confiance c'était que j'allais, du moins le croyais-je, vivre dans un pays où je pourrai passer inaperçue, où ma couleur ne serait pas suspecte ; où l'on ne me demanderait plus «Tu es de Tombouctou ?» alors que je n'avais jamais entendu parler de ce «Bouctou» supposé être ma source. Non, je n'allais pas à Mombouctou. Pas plus qu'au Kamtchaka. J'allais juste au Dahomey. En Afrique. Vers d'autres grands-parents, d'autres cousins-cousines, un autre quotidien. Une autre moi. Une autre nationalité. M'imbiber.

Pendant les six années qui allaient suivre, j'allais me métamorphoser, traverser fillette une partie de l'histoire agitée de ce continent à l'indépendance jeune, croiser le chemin d'événements politiques marquants. Et en ressortir presque indemne.


Pendant ces six années, la petite fille de huit ans, avec ses nattes et ses boucles mousseuses, allait grandir, murir à l'ombre des manguiers, apprendre à faire des ricochets dans l'eau et à tuer les margouillats au lance-pierre.

Et à avoir peur.

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