dimanche, mai 27, 2007

Une vie de Nono : l'anniversaire


Le week dernier j'étais chez mon père. C'est pas courant, d'habitude c'est jamais le week end, uniquement "la seconde moitié des vacances scolaires les années paires".

Mais cette fois mon père voulait que je vienne pour le week-end, parceque c'était mon anniversaire la semaine d'avant et il voulait me faire un cadeau, il m'a dit au téléphone.

- Un vrai cadeau d'homme.

C'est quoi un vrai cadeau d'homme, j'ai téléphoné à Djess. Il a dit j'en sais rien attends je vais demander à Greg. Greg c'est le grand frère de Djess (et Djess c'est mon meilleur ami). Il est revenu en rigolant et il m'a dit "tu sais quoi ? Greg il dit que pour un vrai cadeau d'homme ton père va t'emmener aux putes !!"
Il rigolait bien Djess mais moi non, pas du tout, j'avais pas envie d'aller là où il disait Greg et franchement je crois que mon père serait bien capable d'un truc pareil. Même si je lui dis que j'ai peur, il me tapera l'épaule en disant Oooooh, mon Nono, t'es un mec ou bien ?!
Trop la honte... J'espère que c'est pas ça...

Il est venu me chercher à la sortie du collège, Tu vas bien mon Nonooooo...? Mais en général je ne réponds pas, y a des gens comme ça qui te disent "tu vas bien ?" mais tu leur répondrais non je suis mourrant en phase terminale qu'ils te diraient "bien bien" d'un air distrait tout pareil. Comme il fait mon père.

On est passés au magasin de meubles avec la moquette bleue marine, j'ai essayé tous les canapés, tous les fauteuils. Celui que je préfère c'est un en forme de demie bulle tout transparent avec un pied en métal, qui tourne. J'aime tourner en regardant le plafond et imaginer comment ça fait dans une navette spatiale au décollage. J'arrête même de respirer parfois pour faire comme si j'étais à mach 2 sans masque. J'étais en train de faire bloug bloug bloug avec ma bouche et les joues toutes molles quand il a arrété la chaise et il a dit "Viens on va chercher Nicole et on rentre ".

Je me demandais toujours ce que c'était son cadeau. Quand il m'a dit "ce soir on va au restaurant", j'avais envie de répondre "ah non pas encore au Vesuvio" mais il a enchainé "on va manger japonais". Ah. J'avais jamais mangé japonais. Je sais même pas ce qu'ils mangent, les japonais. J'espérais simplement qu'ils ne mangeaient pas des pizzas, comme au Vesuvio.

Eh bien non, ils ne mangent pas de pizza. Enfin, peut être que si mais dans leur pays quand un italien vient ouvrir un Vesuvio, mais c'est pas traditionnel de chez eux, quoi. Pas comme chez nous. Mon père m'a laissé boire une coupe de champagne, il a dit "bon anniversaire mon fiston, maintenant que tu es un grand je veux t'offrir un scooter cet été". J'étais tellement étonné, et content qu' il ait raconté n'importe quoi Greg. J'ai pas eu le temps de répondre.

- Ben alors t'es pas content ?

- si, oh si mais j'ai pas encore l'ASSR, c'est l'année prochaine que je la passe au collège.

La Nicole souriait comme si c'était à elle qu'on faisait un cadeau. Peut être que c'était son idée. Je lui ai souri pour la remercier.

- Je te paie tout ça cet été. Mais tout ça c'est sous condition : tu travailles un peu avec moi au magasin. Pas grand chose, hein, juste ranger un peu, nettoyer, quoi. Tu peux faire ça, hein, faut bien commmencer.

Ça ne me disait rien, ni de travailler avec lui ni le magasin. J'ai baissé les yeux sur mes boudins de riz avec des bouts de poisson dedans, j'en ai planté un avec une baguette en plastique et j'ai touillé dans le truc vert qui pique. J'avais envie de fondre, de ne plus jamais relever la tête. Il faut que je lui dise que j'ai pas envie. Mais son regard pesait trop lourd sur moi.

- Bah alors mon Nono tu fais ta douillette, on veut pas travailler un peu ?

Mes abeilles se sont agités, elles n'aiment pas quand je suis coincé au fond d'une impasse. Le Dr m'a dit Quand c'est comme ça tu respires leeeentement en comptant jusqu'à dix, tu fermes les yeux si tu veux et tu imagines que tu es dans un endroit au soleil, au chaud, sur une plage par exemple et tu écoutes les vagues et les mouettes. Alors j'ai fait comme le Dr Roman m'a dit, j'ai fermé les yeux. J'aime pas quand mon père m'appelle douillette ou lavette ou parfois tapette ou fillette ou des trucs comme ça. J'ai fermé les yeux et j'ai senti la chaleur du soleil, le sab...

Et une énorme vague m'a submergé. Noyé. J'ai aspiré brusquement par la bouche pour chercher de l'air. Mon père venait de me jeter un verre d'eau à la figure. Il fait ça des fois. Mes abeilles se sont noyées, les lâches, elles ne m'ont pas aidé... Elles ont peur de mon père.
Je n'ai pas trop levé les yeux, je ne l'ai pas regardé en face parce que des lance-flammes dans le regard, mon père n'aime pas ça. Sa voix disait

- ... quand je te parle ! Au lieu de me remercier il s'endort celui-là ! BON A RIEN, il a hurlé dans le restaurant.

- Je ne veux pas travailler au magasin... j'irai pas c'est tout.
J'ai pas parlé fort. Je l'ai dit, mais pas fort.

La Nicole était toute blanche, elle roulait ses yeux dans tous les sens, faisait des drôles de sourirs aux gens qui nous regardaient. Elle disait à voix basse ... Jean-Pierre... Jean-Pierre... Mon père avait baissé sa voix mais pas sa colère. Le restaurant m'avait sauvé, je n'avait eu droit qu'à un verre d'eau. Pas sa main. Ni sa ceinture. Ni sa chaussure. Ni quoi que ce soit d'autre qui trainait à coté. Nicole gardait la tête baissée bien à l'abri dans son silence. Moi ça me faisait rien, je suis sûr qu'elle a déjà sa dose la Nicole quand je suis pas là.

- Tu perds rien pour attendre, mon connaud, tu verras en rentrant.

J'ai plus mangé. J'ai juste mis des choses dans ma bouche, mes dents ont broyé pour les faire descendre dans mon estomac. Je ne me souviens plus si c'était bon ou pas. J'avais l'impression de mâcher des morceaux de pneus. Et je les ai avalé, les bouts de pneus, avec de la buée devant les yeux mais je les ai avalé et je n'ai rien dit.

Je n'ai rien dit non plus dans la voiture. Je me collais contre la portière, à l'arrière. Nicole essayait de parler du restaurant, Tu as aimé, Noël ? C'est original, hein, ça change...

Quand la voiture s'est arrétée, j'ai courru jusqu'à ma chambre et j'ai poussé le lit contre la porte et je me suis assis dessus. Je l'ai entendu appeller, crier nom nom, crier des gros mots que même Greg les dit pas... il dit toujours les mêmes, ceux qu'on entendait déjà quand il habitait encore avec nous. Avant l'histoire du chat. C'était pas ma faute le chat. C'était mes abeilles. Elles étaient plus fortes que moi. Mon père criait, criait, je ne me souviens plus pour quelle raison cette fois-là. Il était en colère contre nous,souvent. Le chat miaulait contre mes jambes. J'avais des éclairs devant mes yeux et des bruits d'usine dans ma tête. La fenêtre était ouverte alors j'ai pris le chat.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhh !

Toutes les abeilles sont sortie d'un coup de ma tête. Il était pas mort quand maman est descendue le chercher en criant. C'est pas ma faute, je hurlais en pleurant. Papa m'avait coincé les bras derrière le dos et il me secouait fort. Trop fort. J'ai respiré très vite et très fort pour faire comme on faisait dans la cour de l'école et puis... je me souviens plus. Je veux plus me souvenir. Le chat n'est pas mort tout de suite et on n'en a plus jamais parlé. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à voir le Dr Roman.

J'ai attendu qu'il n'y ait plus de bruit dans la maison de mon père. J'ai attendu longtemps je crois, assis dans le noir par terre près du lit. J'ai cherché dans l'armoire mais je n'ai rien trouvé. Rien du tout, même pas un compas. J'avais perdu le compas de ma trousse, zut. Zut de zut. Alors il fallait que j'attende. Que j'attende pour arrêter de pleurer. Parceque je ne pouvais pas pleurer tout le temps, quand même, il fallait que je trouve ce truc pour arrêter de pleurer. J'ai mordu mes doigts, mon bras. Je m'en fiche des marques. Même quand ma mère me demande ce que j'ai. Même au Dr Roman je lui dis pas. Mais je crois qu'il sait quand même, c'est un malin le Dr Roman. J'ai pleuré encore plus fort dans le creux de mon bras. J'ai tapé ma main contre la porte de l'armoire, contre le montant de la porte. Jusqu'à ce qu'il crie Attends demain si je trouve quelque chose de cassé dans cette pièce tu vas voir ce que tu vas voir...



J'ai ouvert ouvert doucement la porte de ma chambre et je suis allé dans la cuisine sur la pointe des pieds en marchant au bords des murs. Je connais la pièce, j'ai pas besoin d'allumer. Le frigo a sursauté et s'est arrété de ronronner. L'horloge du four éclairait en bleu, on aurait dit qu'elle était vivante et qu'elle me surveillait. J'ai ouvert un tiroir et j'ai pris un petit couteau. Qui pique bien. Je sais que Nicole les range tous au même endroit. Les grands, les petits, tous les pointus et fins ici. Les autres, les ronds, les à dents, sont à coté dans l'autre tiroir. J'ai glissé à terre, sur le carrelage froid. Et j'ai commencé à lêcher la lame pour voir comment c'était. C'était bien. Comme il fallait. J'ai posé sur le dessus de mon bras et j'ai appuyé doucement. Je n'ai rien senti ou presque rien. Je sais comment faire pour que ça ne fasse pas mal. Juste assez pour déchirer la peau, avant que le sang ne coule. Un trait. Deux traits. Trois traits. Je connais par coeur le chemin pour faire les traits bien parrallèles. De temps en temps dans la pénombre je lêche la lame, pour vérifier que je ne suis pas allé trop loin. La lame est chaude. Ni collante ni sucrée. Juste chaude. J'ai fait 8 traits cette fois, pas tout à fait jusqu'au coude. J'avais pas besoin, ça suffisait, j'étais calmé. Ça fait sortir la douleur de ma tête, desserre ma poitrine et ça calme parfois les abeilles quand les cachets du Dr Roman ne suffisent pas. Ça a picoté juste un peu sur mon bras. Pas beaucoup. Mais je sais que demain une petite croûte va se former, sur ces égratignures trop régulièrement dessinées. J'ai posé le couteau sur la table, au milieu. Exprès. J'ai donné un coup de langue avant, sur la lame. Nickel. Je suis aller dormir. Même si j'avais appuyé la lame plus fort tout le monde s'en foutrait. Ils dorment. Personne ne voit rien. C'est plus facile comme ça.

Nicole m'avait préparé le petit déjeuner sur la table, elle m'attendait. Elle voulait être gentille avec moi mais elle ne savait pas quoi dire. Juste "tu n'as pas trop chaud avec tes manches longues ?" J'ai répondu non ça va.

Personne ne sait rien. Personne ne voit rien. Vous non plus, si je ne vous avais rien dit vous n'auriez jamais su. Personne ne me voit et personne ne m'entend. Parce que je ne parle pas.

Mais ça n'est pas une raison.

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mardi, février 20, 2007

Une histoire de Nono : les vacances





Photo de




Ma mère a préparé mon sac, le gros noir, celui avec les roulettes. C'est elle qui le fait. Moi j'ai dit «Je m'en fous je le fais pas, je veux pas y aller. Tu veux que j'y aille tu le fais toi-même». Elle a répondu comme chaque fois « tu sais bien que ce n'est pas ça... » ça lui fait de la peine. Bien fait.

Demain je pars chez mon père pour une semaine. Je n'ai pas très envie mais il paraît que je suis obligé. Il paraît que c'est «son tour». Un coup chacun, une fois toi une fois moi. Bon, c'est vrai, je pourrais dire plus fort que ça que j'ai pas envie d'y aller, que je m'ennuie, que j'ai pas de copains, même si papa essaie d'être mon copain c'est pas pareil. Si on me demandait je dirais que je préfèrerais un papa. Et des copains, des vrais, quoi. J'ai demandé un jour si je pouvais y aller avec Djess (Djess c'est mon meilleur copain, je vous en ai déjà parlé ?) Papa a répondu « euh... écoute, c'est pas très pratique à la maison, tu sais bien. Et puis il faut que je demande à Nicole... elle est fatiguée en ce moment » Oui bon j'avais compris. Je suis pas très futé parfois mais là j'avais capté. Il dit jamais non mon père. Mais ça veut pas dire oui non plus. Ça veut pas dire oui du tout d'ailleurs. Même quand il dit oui des fois ça veut rien dire, son oui. Alors en général je n'y comprends rien : oui c'est pas forcément oui et rien c'est pas forcément non mais c'est pas oui non plus.

Pareil la fois où je lui ai demandé la console de jeux. Il a dit « Bon bon on verra... » d'un air agacé. Et puis pour mon anniversaire il m'en a offert une. Il était tout fier, il a fait style je me souviens pile poil que tu m'avais demandé celle-là. Mais ce n'était pas celle que je voulais. J'en avais rien à faire de celle-là, j'avais même pas de jeu, mes copains non plus. C'était nul. Je lui ai dit. Ben oui, quoi, j'étais déçu. Mais ça l'a enervé. Il a crié. Il a dit des mots. Ingrat ! Taré ! Même pas merci ! Pourri-gâté ! Monté le bourrichon ! Et il a jeté son grand bras contre moi. Comme il faisait avant. Comme quand il habitait avec nous. Cette fois encore je me suis mis en paquet ratatiné contre le mur, tout applati. J'avais du sable dans ma gorge. Dans ma bouche. Des milliers d'abeilles dans ma tête mais elles n'avaient pas le droit de sortir. Alors elles sont descendues dans ma poitrine et se sont transformées en milliers d'aiguilles. Comme elles font chaque fois que je dois les obliger à rester à l'intérieur. Tant pis si ça me fait mal dans ma poitrine, tant pis si ça fait comme si j'étouffais. Papa ! papa ! Quand il a balancé son bras contre ma tête, ça a fait pouk. Juste pouk, c'est tout. Juste assez pour que je redevienne tout petit. Pour que j'ai encore cette envie de disparaître, tout d'un coup, pouf. Envie de crier, de balancer mes bras moi aussi en même temps que plein de gros mots comme il fait lui.

De lâcher mes abeilles, mes démons, mes énergies.


Oh, bien sûr, vous le savez maintenant, des fois je les lâche mes énergies. Mais je ne veux pas être comme mon père. Je ne veux pas qu'on pense de moi ce que moi je pense de lui. Plutôt mourir si je savais un jour qu'on pense ça de moi. Ce que moi je pense de lui. Mais lui on dirait qu'il s'en fout, de ce que je pense, il reste là, avec sa Nicole. A faire genre je suis un père parfait, regardez comme je sais bien sourir et comme je ris fort.


Pendant les vacances je vais passer la semaine chez mon père. Elle a de la chance, Lili (Lili c'est ma petite soeur, je vous avais pas dit que j'avais une petite soeur ?) elle n'est pas obligée d'aller chez notre père. Le juge lui a interdit. Un truc comme ça. Elle n'a pas le droit, quoi. Pas le droit d'aller chez lui. Le juge a dit que s'il voulait voir sa fille qu'il vienne à la maison chez maman. Mais ça ne ferait pas plaisir à maman, qu'il débarque chez nous. Je crois. Mais je suis pas sûr qu'il ait demandé à voir Lili de toutes façons. Je vais passer la semaine devant la télé avec le grand écran dans le mur, à zapper les 70 chaines même celles dans les langues que je ne comprends pas. Et j'en connais d'autres, des chaines, celles qu'il m'a dit «tu ne regardes pas n'importe quoi, hein, mon grand» en me faisant un clin d'oeil la dernière fois. Mais pour ça il faut attendre que la Nicole soit sortie au restau avec lui. Les filles qui se tordent dans tous les sens en soufflant fort, avec des cheveux plein la figure et des seins énormes comme ceux de notre chauffeuse de bus quand on va à la piscine avec le collège. Je regarde pas longtemps, des fois je coupe le son pour les entendre rentrer. Alors je me dépêche . Quand je serai plus grand et que les filles voudront bien me faire passer des mots comme elles font à Djess en étude, je saurais comment faire, embrasser et le reste.
Des fois je voudrais lui apprendre à Djess parce que je crois qu'il ne sait pas mais il me pousse en criant « t'es con ou quoi ? Lâche-moi ! Pédé ! » C'est pas vrai, je suis pas comme il dit. Je veux juste lui montrer comment on fait, parce que je sais pas s'il apprend dans les films, comme moi. C'est aussi pour ça que je voulais qu'il vienne avec moi chez mon père, la dernière fois. Je sais, il m'a déjà dit «j'ai un grand frère, ça sert à ça aussi les grands frères, il me dira, lui». Mais j'ai pas confiance, son frère Greg est un crétin.


Mon père, il a un magasin. Un grand magasin de meubles, le plus grand de la ville, le plus beau aussi. Qui sent bon le neuf, avec de la moquette bleue marine et des lampes partout. Il est pas avec les autres dans la zone industrielle, il est en ville son magasin, dans la grande rue. Avec une immense enseigne «Au meuble moderne» et en dessous c'est écrit « Suptil et fils ». Le fils c'est lui. Avant c'était le magasin de mon grand-père, de son père. Déjà bien avant ma naissance c'était des meubles modernes. Enfin, modernes d'avant, quoi, pas encore des modernes de maintenant. Mais ce qui me fait peur c'est le « et fils ». ça veut dire qu'un jour je serai obligé de vendre des meubles modernes, comme mon père. Et mon grand-père. C'est aussi pour ça que j'aurais bien aimé avoir un frère, comme mon copain Djess a son frère Greg. Comme ça je pourrais dire à mon frère « Non moi j'en veux pas des meubles modernes, prends-les toi, sans façon, ne me remercie pas ». Mais je n'ai qu'une soeur. Ou alors il faudra qu'il mette « et fille » Ou alors il faudra qu'il fasse un petit garçon à la Nicole. J'en veux pas de son magasin de meubles. Ni de ses ballades en voiture. Ni de ses repas dans des restaurants où il connait tout le monde et où il fait semblant d'être gentil avec moi.

De rien? Je veux juste... Je ne sais pas. Mais pas ça. Tiens, juste qu'une seule fois, il me demande si j'ai bien pris mes cachets. Mais si ça se trouve, il ne sait même pas que je prends des cachets. Pour ne pas être comme lui.





Du mal à le lâcher, cet épisode-là de Nono... mais comme chaque fois, ça soulage !

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vendredi, janvier 26, 2007

Une vie de Nono : le jour de l'initiation





Je me dis des fois que ce serait bien si j’avais un grand frère au lieu d’avoir une petite sœur. Mais on ne choisit pas, d’avoir des frères ou des sœurs. On ne choisit même pas d’en avoir ou pas, d’ailleurs. Moi si on m’avait demandé j’aurais aimé un grand frère, au lieu d’une petite sœur. Comme Djess mon meilleur copain (en vrai il s’appelle Jessie mais tout le monde l’appelle Djess), il a un grand frère et parfois il ne vient pas avec moi parcequ’il est avec son frère. Ils font des trucs ensemble mais Greg (Greg c’est le grand frère de Djess, Gregory il s’appelle en vrai mais tout le monde l’appelle Greg) ne veut pas que je vienne avec eux.

Vire-moi cet abruti de là, il a dit la dernière fois, Greg. Ça m’a fait de la peine et ça m’a laissé sur place, je ne pouvais plus bouger mes jambes, mes pieds étaient comme collés au sol. J’ai juste ouvert la bouche comme un poisson je crois et … ça m’a fait comme si j’allais pleurer. Mais Greg ne me regardait même plus, il s’était tourné vers la télé. Je crois que je l’avais dérangé quand il est venu ouvrir la porte et il était déçu, il croyait que c’était quelqu’un d’autre. Alors il hurlé « Djeeeeesss, vire-moi cet abruti de lààààà ! » Et Djess est sorti de sa chambre, heureusement parceque je commençais à avoir les pieds qui pouvaient bouger et ça me faisait pschiiiit doucement dans le crâne avec comme un truc qui me poussaient les yeux hors de ma tête. Comme la fois avec JB... Même s’il est grand et costaud, même s’il a des copains qui parlent fort quand ils viennent en bas avec leurs voitures et leurs lunettes de soleil et leur musique qui joue très fort.
Mais j’ai bien pris mes cachets, vous avez vu, je vous avais dit que j’allais bien les prendre. Je fais bien attention parce que la dernière fois, je voulais pas faire mal, mais j’ai fait comme avec maman. Il m’arrive de ne pas pouvoir contrôler, les abeilles et tout ça mais c’est quand j’ai senti sa peau toute douce claquer sous ma main et que j’ai vu comme elle me regardait, c’est moi qui ai eu peur cette fois. Je le voulais pas, mais c'est arrivé quand même. Elle sait pourtant ce qu’il ne faut pas faire. Ou dire. Mais c’est plus fort que moi.

Djess, c’est mon meilleur ami, il dit que je fais mon Hulk et qu’il va m’offrir des chemises élastiques. Je l’aime bien Djess mais j’aime pas quand il dit ça pour se moquer. Il me connaît bien, Djess, on n’est plus au collège ensemble parce que je suis parti ailleurs et quand ça me vient, il se met en boule par terre avec ses bras sur sa tête et il bouge plus. Après je lui dis « lève-toi Djess t’es débile ou quoi, je vais pas te tuer ! » Alors il lève les yeux, il me regarde d’un drôle d’air, toujours le même regard chaque fois et quand il se lève il parle doucement et il dit «c’est pas grave, je sais que tu fais pas exprès, c’est pas de ta faute »

C’est pour ça que je l’aime bien, Djess, il ne m’a jamais dit t'as eu un accident de poussette ou t'es un résidu de bidet comme les autres me disent. Je sais pas exactement ce que ça veut dire mais je devine que c’est méchant, à la façon dont ils le disent en rigolant tous.

Avec Djess on va chez lui quand son frère n’est pas là et on joue à W.O.W sur l’ordinateur de Greg. Nos personnages préférés c’est des orcs et des morts-vivants, des fois on a aussi des voleurs et des guerriers. Mais on ne peut pas jouer très longtemps, Djess a toujours peur que son débile de frère revienne. D’autres fois, on reste dans la chambre de Greg quand même et on fouille un peu. Il y a toujours des trucs chouettes dans les chambres des grands frères, c’est aussi pour ça que j’aimerais bien avoir un grand frère au lieu d’une petite sœur.
Un jour on a trouvé une boîte en métal toute plate avec des petits trucs dedans, on aurait dit des boulettes, ou des toutes petites crottes toutes molles, c’était de la même couleur et ça avait une odeur terrible. Il est courageux, Djess, il m’a dit « tiens mâche un morceau », il a en pris un il l’a mis dans sa bouche pas dégoûté et il a commencé à mâcher. «vas-y, prends, goûte, tu vas voir, c’est drôle». Mais ça avait surtout un mauvais goût, j’ai pas trouvé à quel moment c'était drôle, j’ai failli recracher mais Djess m’a dit non t’es fou au prix que ça coûte ! Je savais pas que ça coûtait cher la crotte de bique. Djess a dit attends pour faire passer le mauvais goût y a un aut' truc et il est allé chercher une bouteille dans la cuisine. Au début on aurait dit de l’eau c’était de la même couleur mais c’était tiède et un peu épais, pas comme de l’eau. Et avec une belle étiquette dorée, ils mettent pas des étiquettes dorées sur les bouteilles d'eau, même les bouteilles en verre. On s’est assis par terre tous les deux dans la chambre de Greg et on a bu pour enlever le mauvais goût des crottes de bique. Au début ça m’a brûlé la bouche la langue les dents j’ai ouvert la bouche en très grand en faisant haaaaaaa haaaaaa comme pour lancer des flammes pendant que mes yeux me piquaient de larmes. Finalement ça a tout chauffé à l’intérieur de moi, la bouche la gorge l’estomac même les poumons je sentais, et les oreilles aussi. Du coup j’ai pu en reprendre encore puisque c’était déjà tout anesthésié. La deuxième fois ça a moins chauffé, je me suis senti très très calme, comme si j’avais pris 4 cachets d’un coup. Tiens, ça me faisait le même effet que les cachets mais avec du goût. J’ai regardé Djess il me regardait aussi en riant et il avait les yeux tous brillants et les joues toutes rouges et j'avais jamais remarqué que ses dents étaient immenses comme ça. Alors tous les deux on s’est mis à rire comme des baleines. J’aimais bien ça, j’ai ri très très fort, de plus en plus fort, j’aimais bien entendre ma voix rire comme ça. Elle se mélangeait à la voix de Djess dans ma tête comme une musique.
Je crois que c’est ce jour-là que je suis rentré chez moi en volant comme Peter Pan parce que j’avais des jambes en chamallow, c’est le jour où ils avaient allumé des lumières bleues et vertes dans la rue. Quand je suis rentré à la maison ma sœur m’a demandé « pourquoi tu ris ? raconte-moi ce qui est drôle » Sa voix était bizarre, t'as du coton dans la bouche, je lui ai dit. Ma mère m’a regardé et elle a dit à ma sœur Va prendre ta douche ma poussinnette. A moi elle m’a dit Va dans ta chambre et comme je n’avais pas faim je me suis mis sur mon lit mais il s'est mis à bouger. J'arrivais pas à l'arréter de bouger, je lui ai dit pourtant mais j’étais vraiment pas bien, ça tournait aussi dans mon estomac et dans ma tête. J’ai voulu me lever pour aller à la salle de bain mais j’ai pas pu ouvrir la porte de ma chambre je crois qu’elle était fermée à clé mais de toutes façons c’était déjà trop tard.

...

Je crois que c'est la fois où j’ai attrapé la gastro.

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mardi, janvier 16, 2007

Une vie de Nono : La tempête

Photographie Ian Bitton

Je sais qu’il a raison le docteur quand il dit que c’est mieux si je prends mes cachets. C’est vrai que ça va mieux, je suis plus calme. Mais je n’ai pas envie de les prendre, enfin c’est plutôt que j’oublie parce qu’en fait moi ça ne me dérange pas de les oublier. Des fois je suis très énervé, je ne sais pas pourquoi mais il y a des jours où c’est tout coincé à l’intérieur de moi, j’ai comme des bourdonnements dans la tête, comme des milliers d’abeilles qui voudraient s’échapper. Et parfois je les laisse s’échapper mes abeilles et ça me fait vraiment du bien. D’un coup ça soulage. Mais les autres disent que des fois je disjoncte et que je deviens violent. Que je crie. Que c’est pour ça qu’il faut bien que je prenne mes médicaments, c’est même pour ça que la CPE du collège me demande chaque fois à la récré si j’ai pris mes médicaments. Des fois je dis oui mais c’est faux, ce matin ma mère avait posé le cachet rond à coté de mon bol mais elle n’a pas regardé un instant et je l’ai glissé dans la poche de mon pyjama.
Et zut, j’ai oublié de le jeter après, elle va fouiller mes poches c’est sûr elle fait ça chaque fois et elle va téléphoner au collège et un pion va venir me chercher dans la classe. Pour que j’aille prendre mon cachet à l’infirmerie. Parce qu’ils m’ont coincé de partout, verrouillé. Ils sont tous au courant, l’infirmière a une boite de mes cachets et elle m’en donne à midi avant la cantine.

Elle me tend un verre d’eau de ses grosses mains et elle me regarde boire

- Tu as bien avalé, elle me demande toujours avec son regard de rat. Elle m’énerve un jour je vais… un jour elle va me soulever la langue et me fourrer ses boudins dans la bouche pour voir si j’ai bien avalé leur saleté de cachet blanc.

Mais je suis plus malin que ça ils croient tous que je suis débile. Même Madame Lemur ma prof principale, pourtant en général elle est gentille elle ne me crie pas dessus mais parfois elle me parle comme si j’étais un demeuré. Comme la fois où Tibo m’avait tellement énervé à farfouiller dans sa trousse en reniflant que j’avais pris son compas et… l'autre nain s'est mis à braire. Elle m’a dit en parlant doucement et en articulant bien les mots « On n’est pas en cours de maths, range ton compas s’il te plait. Tiens, donne-le moi comme ça le compas ne t’embêtera plus » et elle a tendu la main en me regardant comme si elle n’avait pas peur. J’aurais pu lui planter dans la main le compas j’ai eu envie un moment mais quelque chose m’a retenu. J’ai juste planté le compas dans la table et Tibo l’a récupéré en roulant de ces yeux ! On aurait dit qu'il allait chialer. La classe était silencieuse, on entendait juste la voix de M. Colin en 109 à coté et son feutre qui cognait contre le tableau blanc.

Des fois je fais peur aux gens et même si j’ai pas envie de les frapper c’est trop facile quand ils se mettent à avoir peur ça me donne envie de les frapper. Juste comme ça, pour qu’ils aient ce qu’ils attendent. Et puis moi ça me défoule, ça libère mes abeilles. Faut pas décevoir les gens, tout le monde dit que je suis violent, caractériel, incontrôlable et instable. Alors voilà quoi, je suis ça je n’y peux rien.
Une fois, ça c’était dans mon autre collège, celui où ils faisaient tout le temps des conseils de discipline j’y ai filé une gifle à la dame du CDI. A l’époque je ne prenais pas encore mes médicaments, ils ne savaient pas encore que c’était une maladie d’être violent, je ne leur avais pas dit que j’avais déjà des abeilles dans la tête. Elle m’avait dit de me taire que si je voulais bavarder j’allais dans la cour. Elle parlait trop près de moi, je sentais son chaud et elle bougeait ses mains comme des oiseaux qui s’enfuyaient. Et je n’aime pas qu’on parle trop près, qu’on me colle. Comme dans la queue de la cantine. Je leur ai dit, pourtant, j’aime pas qu’on me colle, qu’on me bouscule, j’aime pas sentir les gens trop près. Alors la fois où dans la queue de la cantine Mélanie m’a collé je lui ai filé un coup de coude dans le ventre pour qu’elle recule. Cette chochotte elle est devenue toute blanche et elle s’est pliée en deux mais elle est pas tombée parce là c’est moi qui l’ai collé et je lui ai dit si tu mouftes je remets ça en pire. Et dans la queue de la cantine personne n’a moufté et tout le monde m’a laissé de la place. Les pions n’ont rien vu.

C’est pas comme la fois où l’ambulance est venue chercher JB juste parce que je l’avais poussé. Bon, le mur était juste derrière sa tête, OK mais c’est pas de ma faute, attends, c’est le mur qui … moi j’ai juste poussé un peu comme ça… Il a valsé contre le mur et il est tombé comme un sac. Pouf. Il m’avait insulté il avait encore dit comme les autres que j’étais tombé du landau quand j’étais bébé et que mes fusibles avaient grillé. Alors je l’ai poussé un peu avec mes deux mains sur ses épaules. Si, juste un peu comme ça, attends…j’avais pas vu le mur derrière, lui aussi il avait qu’à… tu me crois pas que j’ai pas poussé fort ? T’es en train de penser que je mens c’est ça ? Tu vas croire JB un mec que tu connais même pas et moi je te raconte mon truc et tu ne me crois pas… Si si je vois bien que tu ne me crois pas, comme tu me regardes, je sais quand les gens pensent le contraire de ce qu’ils me disent Et puis arrête de reculer putain je t’ai déjà dit que … hé, arrête de faire des yeux comme ça sinon c’est là que je vais t’en coller une !


Je suis désolé. Je sais, c’est mieux si je prends bien mes cachets. Surtout le matin. Oui je sais, à seize ans je dégage. Mais j’aime bien venir en cours, moi. Apprendre des trucs. Je ferai quoi après tout seul chez moi ? Non, ma mère vous a déjà dit pas en institut spécialisé, y a que des débilos là-bas. Et moi je suis pas comme eux. Je suis juste un peu énervé quand je prends pas mes cachets. Mais là je vais bien les prendre, je vous promets.

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