vendredi, novembre 06, 2009

Vénère...

Enervée...
Furieuse...
Verte de rage...
Indignée...

On croyait l'affaire close... du moins, nous nous satisfaisions d'un certain stand-by... C'était utopique. Comme de cacher la poussière sous le tapis... Les adventices repoussent toujours...

Bis repetita.

Same player, shoot again.

Cette fois, les garçons ont dit OUI au protocole. Par lassitude. Pour en finir "avec ce truc qui ressemble à rien".
Pour évaluer leur pleine et entière adhésion, ils ont été reçus une seule fois, 15 mn chacun. "Tu es d'accord ? ça va bien à l'école, pas trop perturbé ? Non ?"
Bon OK, adjugé. Aucun dégât collatéral constaté.
Bien sûr je n'étais pas au courant... cette fois. Sinon, j'aurais fourni moults et moults preuves des dégats collatéraux que les fidèles de ce blog connaissent bien mieux que leur propre père (père ?!)

Pour faire court, à une opération suivra un changement d'identité administrative... le 1 du numéro INSEE deviendra un 2 et les garçons n'auront légalement plus de père existant. Même pas un père mort. Génération spontannée. Surgis du néant. (ça va être pratique pour leur faire faire un passeport ou leur renouveler leur carte d'identité...) Forcément une déchéance paternelle de l'autorité parentale de fait (pas une mauvaise chose, en ce qui nous concerne ... le quotidien sera plus clair... et le rôle de Doux qui les élève en sera également plus lisible)

N'empêche... plus de 7 années passées à étayer. A réparer sans relâche. Encore et toujours. A écoper en permanence, quand c'est colmaté avec l'un, c'est l'autre qui prend l'eau... Encore de longs mois usants à venir. A écoper encore et toujours. Mais le bateau prend déjà l'eau à gros bouillons, plus rapidement que ne peuvent souquer nos petites mains aimantes, à Doux et à moi. Des ados qui ruent trop violemment dans les brancards. Qui flirtent avec les limites. Toutes les limites. Tout le temps. Rattraper in extremis chaque fois, tout en surveillant attentivement les frères d'un oeil est un exercice dans lequel nous devenons experts, Doux et moi.
C'est un exercice épuisant. Usant. Les batteries ne se rechargent plus à mesure. Notre rôle est ingrat au possible. Il n'est qu'ingrat, d'ailleurs.

Et je suis fatiguée. Lasse. Epuisée. Je n'en peux plus de ne plus dormir depuis 8 ans.

Vraiment. Vous n'imaginez pas à quel point...

Dans les semaines, les mois à venir, j'aurai besoin de toute l'energie-que-je-n'ai-pas-mais-qu'il- faudra-bien-que-j'aie-quand-même. Je serai probablement moins présente ici. Chez vous, probablement moins bavarde également. Mais sans mots ici.

Ou alors, avec les mots de Nono, des mots plus durs et plus violents. Mon exutoire.

C'est bien tout ce qui sort de moi aujourd'hui...

Plus l'envie de rentrer chez moi le soir. Mais je vais rentrer quand même. Affronter tout ça. Bon an mal an.

Mais ce soir c'est week end... alors bon week end à vous.

Libellés : , ,

samedi, juillet 04, 2009

J'irai pas chez mon père, c'est mort !

Les récriminations ont commencé il y a une dizaine de jours. "J'irai pas chez mon père, c'est mort". Décliné sur tous les tons, dans tous les niveaux de langage (avec une préférence pour le familier, on s'en doute...) et en stéréo, en duo, a cappella et en canon.

Depuis plus d'une année, nous avons droit aux mêmes angoisses, à l'identique répétées un week end sur deux et la moitié des vacances scolaires. A l'identique, je leur réponds de voir ça directement avec leur père, d'enfin oser l'affronter, au lieu de nous faire ici payer double leur contrariété.
Ils ont 15 et demi et 14 ans, savent ce dont ils ne veulent plus, parviennent peu à peu à le dire au lieu de somatiser à l'approche des dates fatidiques. Combien de douleurs d'estomac déclenchées dès le vendredi matin, combien de violences contenues dès la veille, de tension palpable qui monte... Prisonniers d'un chantage affectif depuis 7 ans maintenant. Grandir avec ça devient trop lourd pour des ados. Handicapant. Lourd pour nous tous. Rien n'étant jamais acquis, surtout avec leur père, nous savons Doux et moi qu'à terme le fragile équilibre du "droit de visite et d'hébergement" imposé par un jugement ne tient qu'à un fil : celui de sa fluctuante bonne volonté. Toutefois, pour lui, ses enfants restent un repère, le seul fil d'une socialisation normale. L'antichambre de la désocialisation. A la précarité financière, il a déjà ajouté la misère intellectuelle et morale, l'instabilité psychologique, la précarité d'un domicile non fixe, le transexualisme. Faisant grandir ses fils avec cette honte de leur père. "C'est comme ça et pas autrement". Ils ruent dans les brancarts, ils ont mal, ils sont mis au pied du mur, ils font avec, douloureusement. Inutile de préciser qu'à chacun de leur départ, mon coeur de mère s'angoisse.


Ils ne veulent plus y aller. Plus du tout. Hier, la violence a monté dans la journée. Par pallier à mesure que l'heure fatidique approchait.

- j'irai pas, c'est mort.

S'en est suivi une discussion houleuse avec leur père sur le parking devant ma porte. Il ne cède pas d'un pouce. Jamais. Pour quiconque. Pas même pour ses enfants. Celui qui avait dit, si sûr de lui, "de toutes façons l'amour d'un enfant est acquis aux parents", sans se douter que, de l'autre côté, ses propres fils déclaraient que "les parents, ils faut qu'ils méritent l'amour que les enfants leur portent, on n'est pas obligés d'aimer ses parents". Au milieu de tout cela, il devrait y avoir, ou pas, le respect.

Bien sûr que j'aurais aimé les garder près de moi tout l'été, mais leur père étant un procédurier de premier ordre (j'ai déjà frôlé l'enquête sociale, la plainte pour maltraitance... par vengeance parce que mon départ brutal il y a plus de 7 ans n'a toujours pas été digéré, parce que sa rancune est tenace et, chevillée à son corps aujourd'hui ridiculement féminisé, c'est elle qui le maintient en vie...), je ne peux pas me permettre de risquer une "non présentation d'enfant". Les garçons le savent. Ils savent que la solution réside dans une modification officielle des droits de visite à leur demande. Jusqu'à présent, cette démarche était trop difficile pour eux, l'expression d'un rejet flagrant officialisé.

Aujourd'hui ils semblent prêts. Ils le demandent. Ils l'ont dit hier. Ils veulent parler à un juge. Enfin. Les psychologues qui les suivaient/portaient il y a quelques années avaient conseillé qu'ils coupent les ponts, afin de mieux se reconstruire. Eux ne le souhaitaient pas, ils étaient encore trop jeunes et gardaient l'espoir d'un père. Attraction-répulsion. Mais avec le temps, ils ont perdu le souvenir de ce qu'était leur père. Ils ont reporté leur amour filial ailleurs.
Avec Doux et ses enfants, nous avons pansé leurs déceptions à chacun de leurs retours au bercail. Ils ont souhaité changer de nom. Mais ça n'est pas possible. Ils ont souhaité se faire adopter par Doux. Mais tout ça n'est pas possible. Les conditions ne sont pas réunies. Leur hantise, celle qui peuple de cauchemars les nuits de Numéro2, c'est qu'ils retournent chez leur père s'il m'arrivait quelque chose. Je ne peux pas les rassurer. Je ne peux que tout faire pour rester en bonne santé et faire attention au volant.

Hier soir, leur départ a été houleux. Je leur ai dit de parler à leur père, j'ai dit à leur père de parler avec eux. C'est tout ce que je peux faire. J'aurais pu lui dire les attentes de ses fils, j'aurais pu lui dire ses efforts vainement attendus, j'aurais pu lui dire leur intense frustration. Mais lui ouvrir les yeux et les oreilles n'est plus mon rôle à présent.
Il leur a fallu près d'une heure pour quitter la maison. Monter dans la voiture. En redescendre. Venir pleurer dans leur chambre en claquant la porte. Proposer de se réfugier 15 j chez un copain. Se laisser convaincre. Repartir dans la voiture et revenir dans la maison...etc.

Des larmes de part et d'autre. Comment laisser sereinement partir ses enfants dans ces conditions ? C'est la dernière fois. En Août ils resteront là, advienne ce qu'il adviendra.
Maintenant, je vais sortir l'artillerie lourde. Ils ont déjà et malgré tout tellement porté...

La machine est lancée à nouveau. Avocat, huissier, JAF. Pour que leur douleur s'apaise. Pour qu'il fassent sereinement le deuil de leur père.

NB : pour ceux qui n'auraient pas suivi ces aventures là depuis le début, il ne s'agit pas d'enlever ses enfants à un père aimant... ledit père n'étant plus vraiment un père -lire ou relire là, les vies d'Elle.

La famille recomposée est déjà un exercice périlleux en lui-même, toujours en construction, en mouvement perpétuel. Protéiforme, comme les Barbapapa. Si l'on y ajoute les casseroles et les histoires non réglées de chacun, elle devient une laborieuse jonglerie permanente. Pour me défouler, j'ai pris les gros sécateurs et j'ai taillé dans le forsythia, pour libérer le rosier liane caché derrière ; j'ai taillé comme une damnée dans le cognassier du Japon son voisin pour laisser de la lumière aux althéas bleues et du mouvement au chèvrefeuille parfumé. Doux a regardé le tas de branches à mes pieds et m'a emmenée au restaurant. Au bord de l'eau.

Il m'a rappelé qu'il était là. Que nous avions réussi "notre famille". Parce que oui, nous sommes une famille. Bien plus que nous n'avions pu l'être dans nos vies précédentes.

Libellés : , ,

lundi, juillet 16, 2007

Adventice

Une adventice est, en botanique, une espèce végétale étrangère à la flore indigène d'un territoire dans lequel elle est accidentellement introduite et peut s'installer.
En agronomie, ce terme désigne une plante herbacée ou ligneuse indésirable à l'endroit où elle se trouve. Il est aussi utilisé comme synonyme de mauvaise herbe. (Wikipedia)

************************



Bout d'Elle...

J'ai récupéré ma nichée. Nos poussins. Tous. Ravie. Comblée. Tellement heureux de se retrouver à nouveau ensemble, ici. Chez nous. Chez eux. Ma joie de les revoir a hélas été plombée par la réapparition des scories. Des herbes indésirables qui ressurgissent malgré les labours, alors que l'on pensait les avoir oubliées, éradiquées, déracinées pour toujours. Ces herbes de friches qui se jouent de la chaux, des désherbants et de la fourche. Qui vous défigurent une belle pelouse obtenue à l'huile de coude et à la patience.
Ces indésirables aux longues racines
pivotantes. Laiterons, cirses, rumex, ou la toxique phytolaque.

ELLE a réapparu lorsque les garçons m'ont dit :

- Papa t'attend à la porte, il veut te voir.

Et quand je l'ai vu, j'ai su que ça recommençait. Que tout allait encore être à refaire. Souvenez-vous, ses histoires d'ELLE. Et les dégâts collatéraux qu'Elle traine, éponge depuis plus de cinq années. Relisez ces 3 épisodes, pour comprendre. Je vous en laisse le temps.

************************

Il se tenait devant la porte, Elle ne l'a pas fait entrer. Elle ne le fait jamais. Il avait noué en queue de cheval famélique ses cheveux blondis à l'eau oxygénée. Parceque c'était plus féminin, probablement. Sa machoire saillante contrastait avec les sourcils finement épilés, et l'emplâtre de fond de teint masquait mal la pilosité naissante sur ses joues creuses. Les paupières étaient ombrées et la lèvre ourlée de rose. Ses épaules carrées et son torse étaient moulés dans un T-shirt qui laissait à dessein ressortir les attributs pour lesquels il avait tant lutté. Embryons d'une poitrine qui se veut féminisante, mais qui ne sera jamais rien d'autre qu'un amas de tissus adipeux, dépourvu de légende. Parcequ'on ne fait pas d'un oiseau un poisson, quelle que soit l'energie et la foi que l'on y met. Il lui avait expliqué un jour qu'il portait des "bouts de tétons", de ces embouts silicone que portent certaines mères allaitantes. Elle en avait eu froid dans le dos. Aujourd'hui, il ne devait plus quitter ses prothèses, il portait fièrement en avant ses pointes rondes qui dardaient sous le vêtement. Le pantalon taille basse laisser apparaitre dans le bas les sandales bleu marine qui enserraient une pointure 45. Debout devant la porte, il jouait avec la bretelle beige de son sac à main. Il avait quelque chose à dire, quelque chose comme un mauvais cadeau. Comme les mulots et lézards vivants qu'offrent quotidiennement les deux chats. Un cadeau dont elle se passerait sans mal. Elle savait ce qu'il allait dire.

- Il faut que je te dise... J'ai été accepté dans le protocole (de transexualisme, NDLR) après 4 années de demande. ça veut dire que je vais commencer les traitements en vue d'une opération définitive.

Elle le savait. Elle s'en doutait. Depuis plus de 5 ans il faisait des aller-retour entre ce qu'il pensait être et ce que la société attendait de lui. Avec depuis 2 ans une certaine stabilisation dans l'androgynie. Elle savait la peine de ses fils, elle le savait pour les mener chaque semaine voir des psychologues. Chaque semaine pendant 4 ans. A fonds perdus. Ils évacuent comme ils peuvent. A leur manière pas forcément verbale. A la façon frontale qu'ils ont, à l'entrée de l'adolescence, de se heurter à l'adulte, à celui qui met les barrières et qui dresse les garde-fous, à celui qui les empêche de basculer. Qui dresse pour eux des parapets. Mère et beau-père. Cette façon inquiétante qu'ils ont aussi parfois de retourner la violence, la colère et leur incommensurable impuissance contre eux-même.

- Tu en as parlé aux enfants ?

Elle a posé la question pour dire quelque chose, en même temps qu'elle a croisé les bras devant sa poitrine, parcequ'elle n'en pouvait plus de sentir son regard appuyé comparer, jauger, mesurer son corps à elle. Regarder l'original avant de copier. Elle sourit intérieurement en se disant que si menue qu'elle soit, sa poitrine à elle avait nourri des enfants, son corps avait fabriqué et nourri la vie, ce qu'aucune opération transgenre n'apporterait au nouveau sexe. Pas plus que l'orgasme vaginal. Un nouveau sexe fabriqué en salle d'op' mais qui serait vide, vide d'histoire, de passé, vide d'avenir et vide de sensations. Fantasmé, certes, mais une copie. Rien qu'une copie.

Elle avait soudain les pieds dans le béton. Et la marée qui montait... montait. Bientôt l'eau lui arriverait au menton et il faudra qu'elle donne un coup violent pour échapper à la suffocation, pour sauver ses enfants d'une apnée trop longue. Comme souvent. Elle savait qu'elle pouvait le faire. Qu'elle avait chaque fois suffisamment d'energie. Parce qu'elle n'était pas seule.

- Oui, j'en ai parlé avec eux, ils m'ont dit que ça ne les dérangeait pas.

En un éclair, elle s'est dit "Faites qu'une vache tombe du ciel, là, tout de suite..."

- Ont-ils le choix ?

- Oui ils l'ont. Non, tu as raison, ils n'ont pas le choix. Mais on a bien discuté et ce qui les dérange le plus c'est surtout que je puisse un jour leur ramener un garçon à la maison.

Elle l'a laissé dire, laissé croire. Comme toujours. Il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Il n'a toujours entendu que ce qu'il lui convenait. Même quand Elle avait dit qu'elle partait il n'a pas voulu l'entendre. Il n'entend pas ses enfants, parceque "les enfants ça s'adapte aux parents, pas l'inverse." Définitif et péremptoire. Une règle de vie. Elle a chargé sa mule, encore une fois. Comme toujours. Elle sait ce qui se passera ensuite. Elle sait de quelle humeur ils seront ce soir. Et les jours prochains. Elle sait qu'à la rentrée elle devra rappeler les psy pour poursuivre leur thérapie. Vaine béquille...

- Le service qui me suit à Lyon aura besoin de rencontrer les enfants, il faudra voir comment on s'arrange (silence). J'ai de la chance, poursuivit-il avec une pointe de fierté mal venue, normalement l'opération ne se fait pas si on a déjà été marié, et surtout si on a des enfants... J'ai de la chance... (nouveau silence qu'elle ne rompt pas...) Ils vont peut être vouloir te rencontrer aussi, si tu veux bien ...

- Pense à leur donner les coordonnées des psy des garçons... Elle avait eu envie de dire "pourquoi me rencontrer, me demander mon avis... Je ne suis là que pour éponger les dégâts. C'est tout. Comme chaque fois. C'est ma croix". Mais elle n'a rien dit de tel. Elle investit un nouvel espace de silence.

- Bien sûr, si tu veux...

(à partir du moment où le bilan de l'équipe pluridisciplinaire s'avère favorable, il est remis au futur opéré un papier engageant la CNAM à prendre en charge à 100% les frais des différentes opérations et des traitements hormonaux à suivre à vie. NDLR)

Elle a refermé la porte et s'est adossée contre. Son regard s'est porté dans le vague, sur la porte de la buanderie. Puis, Doux est apparu dans son champ de vision... Doux et sa patience. Doux et ses grands bras chauds de Messie. Doux et sa paternité d'adoption, par amour pour elle. Doux qui la prend avec ses casseroles, ses marmites en fonte qui bringueballent bruyamment contre le bitume de leur vie. Doux qui affronte de plein fouet au quotidien les dégâts collatéraux. Les portes qui claquent. Les remarques acides de l'adolescent en construction.

Elle devra apprendre à ses enfants à vivre avec un papa qui n'en est plus un, un papa qui se fera appeler... comment se fera-t-il appeler, d'ailleurs ? Comment peut-on apprendre à des enfants à vivre avec ça ? Elle avait déjà cherché la réponse sans la trouver. Nocif. Avait conclu, péremptoire, l'un des psychologues quelques années auparavant, recommandant contre toute attente une rupture avec le "père". "Il n'y a pas danger avéré", avait rétorqué le juge aux affaires familiales, tout aussi péremptoire... Alors ils ont colmaté les brèches, sans relâche, son skipper amoureux et Elle. Leur famille est un frêle esquif. Frêle, fragile et rapide par vent arrière. A peine ralenti par vent debout.
E la lotta continua...

************************

Nous allons partir quelques jours. Au frais. Nous gaver de chlorophylle. Respirer fort l'odeur de pins et de tourbes des Pyrénées audoises, l'odeur des mousses et des fougères. Nous tenir chaud pour affronter l'automne à venir. Faire le plein d'amour et de liens qui se resserrent. Tous les huit. Une seule famille. Une seule famille qui dit à ses membres qu'elle les aime, pour les rendre plus forts. Très très forts. Ils ont besoin de ça. Et nous aussi.

Libellés : ,

jeudi, mars 08, 2007

Dégâts collatéraux

Un reste d'histoire d'ELLE...








de ci




Un petit bonhomme câlin. Très câlin. Un petit bonhomme arrivé là un peu par hasard , en troisième position , en plein désert. Un petit bonhomme-bouée, bonhomme-radeau, un sauveur bien malgré lui. Et petit bonhomme porteur de cailloux trop lourds pour lui.



Zébulon est effectivement né en pleine tourmente psychologique maternelle. Tempête cachée. Sourde. Muette, plutôt. Zébulon a poussé à l’ombre de ses frères guère plus âgés. Un paquet de bébés regroupés pour se tenir chaud au cœur, quatre toutes petites années pour se fabriquer sa garde rapprochée, ses troupes fidèles, quatre années pour s’ancrer à la vie. Se construire une excellente raison d’être là. Elle a fait tout ça. Elle a construit, brique après brique, pierre après pierre, un bel édifice. Admirable équilibriste.



Avec les mois, Zébulon poussait tranquillement, bébé chouchouté, câliné en plein cœur de la désespérance maternelle. Bébé agité, jamais muet, sans cesse mobile. Avec une frénésie inquiétante. Ou du moins, qui aurait du inquiéter. Mon Zébulon. Et puis un jour, tout seul, à quatre ans, il a décidé que cela suffisait. Qu’il n’était dupe de rien. Qu’il n’était pas à la bonne place. Que quelque chose clochait. Que le cœur maternel n’y était pas. Alors que ses frères disaient des choses comme «des fois je voudrais m’endormir et ne plus me réveiller », ou bien «à quoi ça sert de vivre ?», lui, usant du seul pouvoir (mais ô combien puissant…) dont il disposait, s’est remis à salir ses slips. Et à ne plus aller aux toilettes. A se retenir. A s’en gonfler comme un baudruche. A garder pour lui cette « offrande à la mère », comme disent les livres. Dangereusement. A s’en faire souffrir. A en inquiéter son entourage. A frôler l’occlusion intestinale. Chantage.



Au fil des semaines, Elle coulait un peu plus profond dans le bain de la culpabilité. Mon fils, mon poussin, ma vie. Au fil des semaines, elle usait à nouveau de la même patience qui avait servi à l’apprentissage de la propreté. Et elle jettait les slips souillés. Inlassablement. Jusqu’à ce qu’une hypothèse médicale finisse par se transformer en verdict. En-co-pré-sie. Considéré par la psychiatrie comme un «trouble mental à expression somatique».



Six mois plus tard à peine, l’histoire d’Elle explosait, l’histoire de son couple, de cette jolie-petite-famille-parfaite dont-le-bonheur-faisait-plaisir-à-voir. Elle a fait voler Le Grand Mensonge en éclat et Zébulon s’est ainsi installé dans la contestation.





de là


Avec le temps, les bousculades de la vie se tassent, elle (re)prend un cours normal, Zébulon se voit offrir une fratrie élargie, (souvent) bienveillante à son égard, il se voit offrir un nouveau «père de référence», fiable, solide… Il a le soutien suivi compétent de ce que lui offre l’école comme psychologue scolaire et ré-éducateurs, comme enseignants tour à tour dévoués, patients et démunis. En lien avec le psychologue en ville. Chacun y a essayé ses recettes. En vain. Il n'entre dans aucune catégorie. Aucune case pré-existente du système n'est adaptée à son cas..



La perplexité est immense. Plus de quatre années à chercher la clé d’entrée en lui. Près de cinq années à tester toutes les serrures, sans forcer jamais. En vain. Combien d’années de culpabilité maternelle ? Combien de discours culpabilisateurs ? Comment ne pas être si proche de lui, «trop» proche alors qu'il fallait le protéger, en compensant l’absence d’image du père ? Combien de personnes à son chevet, à tenter de réparer le mal fait par si peu de gens ?



Au fil des années, les enfants encoprétiques se désocialisent, s’enferment dans leur singularité, finissent par s’y complaire, par s’assimiler à ce qu’ils retiennent dans leurs intestins. Finissent par se dénigrer tellement que les apprentissages scolaires sont souvent compromis. Ils finissent par se déprécier tellement que la carapace se fait plus dure. D’autant plus que l’auto-victimisation appelle les moqueries des autres enfants. Les fourberies de fond de classe, de fond de cour, de rangs serrés. La dépression guette, tapie dans l’ombre. Pour peu que l’enfant, testé dans une belle volonté générale de trouver enfin une explication, soit déclaré «EIP », enfant précoce. Mais cela ne change rien à l’affaire. Rien du tout. Voire la complique. Zébulon n’est pas «dans le métier d’élève», parait-il. En clair, ça veut dire qu’il ne se fait pas au «groupe-classe». Zébulon a donné à sa mère des envies d’école à la maison. Des envies très fortes. Mais utopiques. Alors Zébulon fera avec ce qu'il y a ...



Des rémissions parfois. Trop rares. Des tendances «au mieux», dirons-nous. En attendant de trouver la clé, un jour. Il parait que ça se débloque souvent tout seul, à l’entrée dans l’âge adulte au plus tard. Zébulon engrange des connaissances, engloutit ses amis les livres comme d’autres font de la boulimie alimentaire. Mais lui garde tout, toutes ses connaissances, tout ce qu’il lit tout seul dans son lit-alcôve le soir, ses dictionnaires, ses encyclopédies… mais ni ses tables de multiplications ni ses conjugaisons.



Aujourd’hui, Zébulon s’épanouit doucement, il se laisse apprivoiser en gardant les yeux grands ouverts sur le monde. Là mais à coté. Présent et absent à la fois. Un enfant de neuf ans pour le moins singulier, solitaire et très attachant. Très fragile. Trop. Qui sait comment il vivra sa vie d’adulte… son adolescence donnera peut être quelques pistes. En tous cas, l’étayage est là.



Zébulon, mon poussin, mon Roudoudou d’amour, je te demande pardon pour tout ça…



Merci à tous ceux qui... surtout à mon Doux et à ses enfants d'en avoir fait votre frère, votre fils...





Libellés : ,

mardi, janvier 09, 2007

Epilogue d'Elle (2/x)

Retable du Villaret à Montgirod (photo extraite de là)





Baby Doll


Il était assis face à la salle, le dos contre le mur de lambris vernis. Au-dessus de lui était accrochée une grande gerbe de blé décorée de fleurs en mousseline, à ossature fil de fer. Les mêmes fleurs aux improbables couleurs que celles qui composaient les chemins de table, piquées dans de petits pots de faïence blanche à anses et au ventre rebondi. Il avait d’un geste posé sur la table voisine le bouquet champêtre factice et poussiéreux, le cendrier de verre fumé et le serviteur huile-vinaigre de métal chromé. Il avait dégagé la table pour mieux faire circuler ses mains, à la recherche des siennes à elle. Ils s’étaient arrêtés dans l’unique pizzeria d’une petite ville de la Tarentaise qui tenait plutôt du gros bourg . " La capitale historique de la Tarentaise ", vantaient les prospectus touristiques. "Au pied des grandes stations de ski et du Parc Naturel de la Vanoise".

C’est un peu par hasard que leur ballade les avait déposés là, au terme d’une journée à la rencontre des vieilles pierres religieuses, des retables baroques et des tabernacles de bois doré. Une douce journée de septembre mais qu’elle vivait sur la pointe des pieds. Ils avançaient ensemble depuis six mois, lui reculait parfois. Seul. Cette histoire toute neuve, il la trouvait trop forte, trop colorée, trop lumineuse, trop subite. Effrayante. Mais à son corps défendant il en avait besoin. Il avait un besoin vital d’elle, alors même que parfois il tentait de fuir, se réfugiait dans sa grotte mentale, laissait résonner le téléphone dans la pièce, lui disait «non pas demain…», lui disait «je ne crois pas que…». Luttait contre le manque d’elle, ce sentiment tout nouveau et incontrôlable. Désagréable parce qu’incontrôlable, lui toujours maître de ses émotions, de ses sentiments, de sa vie. Depuis quelques mois d'ailleurs, tout lui échappait. Ce en quoi il croyait , ce qu’il avait mis tant d’énergie à bâtir, comme on construit sa vie pierre par pierre, laborieusement, comme un vaillant petit maçon. Alors bon, s’il pouvait reprendre tout ça en main, redevenir le maître de ses sentiments, de son chemin personnel, ce serait bien. Ce serait un pas de fait sur la voie de la guérison. Il lui fallait reprendre tout ça de main d’adjudant, mettre une bonne couche d’emplâtre à l’oubli sur la douleur et la nave va.
Mais voilà, il n’en était pas ainsi. Du moins, les choses ne prenaient pas ce tour-là du tout. Qu’est-ce qu’il avait eu cette envie de prendre des nouvelles ! Et il s’était, comme Alice dans le tunnel, laissé glisser, happer sans réagir. Pour voir. Après tout, ça n’était pas si désagréable. Mais à présent il réalisait qu’il ne pouvait plus détacher ses pensées d’elle. Elle restait là, en surimpression, partout, tout le temps. Parfois alors il ruait, il prenait du large. « Au bout de ton élastique», disait-elle, patiente. «Et lorsque l’élastique reviendra à son point initial, je serai là». Sûre d’elle, présomptueuse, orgueilleuse «Je sais que c’est toi pour moi et moi pour toi». Le pire c’est qu’elle semblait avoir raison, la bougresse. Elle semblait mieux le connaître et le comprendre qu’on ne l’avait jamais fait. Pis, elle semblait lire dans ses états d’âme. Comme lui en elle.

Ils en étaient là de leurs découvertes ce dimanche de septembre, attablés dans une pizzeria au décor faux rustique montagnard. Même la clarine, cette grosse cloche que portent les tarines dans les pâturages, était accrochée sur l’un des murs. Art populaire local. Avec le moule à beurre en bois d’épicéa sculpté, la grolle conviviale et la poterie vernissée.

Tout à trac - était-ce la tendresse de la journée, l’ambiance romantique de la bougie près des verres à pieds, ses mains dans les siennes, le Porto…- il lui dit :

- Est-ce que tu as envie de faire un enfant avec moi ?

(Tu parles, Charles !)
Elle était dos à la salle, elle ne pouvait même pas laisser divaguer son regard sur les autres clients pour diluer le choc. Elle n’avait que ses mains dans les siennes et la gerbe de blé sur le mur pour se noyer le regard. Ses yeux à lui en face d’elle. Imploser. Elle implosa. A l‘extérieur, impassible ou presque, juste souriante. Juste un feu d’artifice incontrôlable fit pétiller ses yeux. Elle savait dompter le cheval sauvage au galop, elle savait dompter le taureau furieux de ses émotions. En réponse, elle sourit. Elle avait les mains froides. Il savait qu’elle avait aussi les pieds froids et qu’elle s’entortillait dans la couette en dormant. Il savait qu’elle avait des casseroles aux chevilles, une vraie quincaillerie qu'elle trainait là. De la bonne grosse marmite en fonte qui vous ralentit bien l’allure à la série de casseroles en alu qui font un boucan du diable. Il savait tout ça. Et pourtant, il envisageait un enfant d’elle. Pour l’élever avec elle (enfin, ça elle ne lui avait pas fait préciser mais ça lui semblait couler de source…)
Oups. C'était bien de son envie à lui qu'il s'agisssait-là ? Ou était-ce un piège ? Sadique. Pour mieux lui répondre, une fois qu'elle aurait dit ouiouiouioui : "ben moi non... dommaaaaage".

Leur vie à deux a véritablement commencé à ce moment-là. Des ambitions communes, des pensées, des envies et des gestes qui convergent. Elle avait appris que ça n'est pas partager le quotidien qui crée le couple. Si le couple n’existe pas avant. Le couple ne se fabrique pas comme on suit un patron de couture. Ou une notice de montage. Il est. Point. Ou il n’est pas. Point. Y a pas à tortiller du... pour aimer droit !

Libellés :

mardi, janvier 02, 2007

Epilogue d'Elle (1/x)

Torquemada




Elle devait avoir encore des bouts de cheveux collés sur le front, dans le cou, qui lui piquaient. Elle sortait de chez le coiffeur. Un oeil dans le rétroviseur, un oeil sur la route, elle vérifia. S'épousseta de la main. Non qu'elle eut vraiment à coeur de paraitre au mieux à leurs yeux. Non. Juste paraitre propre, quoi. Vaguement présentable. Potable. D'ailleurs, si elle avait pu s'en passer, de cette visite-éclair, elle aurait volontiers cédé sa place. De toutes façons, elle passait juste récupérer les blousons des garçons, oubliés la dernière fois que leur père les avait emmenés voir leurs grands-parents. Elle se demanda un bref instant comment elle les appellerait désormais... « beau-papa et belle-maman » ne convenaient plus. D'ailleurs, elle avait toujours contourné la chose en ne les appelant pas. Ils n'étaient ni beau ni belle. Ils lui avaient bien proposé au début de son mariage «joli-papa et jolie-maman». Elle en avait gloussé intérieurement. Tant d'humilité, c'eût été dommage de n'y faire point honneur. Elle continuerait de faire comme elle avait toujours fait depuis 13 ans : elle ne les appellerait pas. De toutes façons, ils allaient être amenés à ne plus avoir trop l'occasion de se fréquenter. Chacun dans son pré-carré. Dans son monde. Dans son biotope. Et et vaches seront ...

Elle gara sa voiture un pied sur la pelouse du petit parking . Il n'y avait plus de place nulle part. Elle inspira à fond, souffla lentement l'air pour se calmer, comptant jusqu'à dix. Se frotta les yeux, le front, les tempes et les joues dans un même geste, soupira une dernière fois. Toutes les voitures étaient là. Les belles-soeurs, les beaux-frères. Le Clan. Elle allait juste récupérer trois petits blousons, elle n'aurait même pas à rentrer, encore moins les voir, les saluer, tailler la bavette. Alors, pourquoi appréhender autant ? Hein, pourquoi ? Après le crissement de ses pas sur le gravier, c'est la sonnerie de l'entrée qui émit son pépiement ridicule. Twitwitwitwiwiwiiii.... Elle respira à fond et se maudit à nouveau de sa peur palpable. Elle n'eut pas le temps de rassembler plus de courage que déjà la porte s'ouvrait toute grande.


- Bonjour F. Entrez, entrez...


C'était dit sans chaleur. Sans sourire.

Par politesse. Par habitude. L'habitude de faire ce qu'on attendait d'elle. Elle n'aurait pas du. Elle n'aurait pas du entrer. Elle aurait du se souvenir de leur dernier échange téléphonique. Elle aurait du se souvenir qu'elle n'y avait pas d'amis. Sous leurs airs doucereux. C'est lorsque la porte d'entrée se referma derrière elle qu'elle les aperçu tous, par l'encadrement qui donnait sur le salon. Les (futurs-ex) belles-soeurs. Les beaux-frères. Le futur-ex beau-père. Immobiles, raides et droits dans leurs fauteuils crapaud recouverts de velours or. Sous les nombreux portraits d'aïeux qui ornaient les murs tapissés. Cette image hors du temps lui rappela soudain et brièvement les romans de Daphné du Maurier. Anachronique.

Timidement, sur un pied, elle dit bonjour à la cantonade, crispée. Tous se levèrent, vinrent à sa rencontre pour l'embrasser, lui dire bonjour. Non. Ils passèrent près d'elle, Suivez-nous, nous devons discuter. A la cuisine. Mais oui, bien sûr, que croyait-elle ? Elle n'était plus assez respectable pour être invitée à poser son roturier postérieur sur les antiques fauteuils du salon familial. Autour de la grande table de ferme, elle n'avait pas l'embarras du choix ; on lui avait désigné le banc, le bout du banc. Le bout du bout du banc, comme dirait l'humoriste. Contre le mur. Et dos au mur. Au coin. Au pied du mur...

Près d'elle vint s'assoir... elle ne sait plus lequel d'entre eux. Et ils se mirent en place, en une chorégraphie non concertée mais mue par l'appartenance au Clan, cet imperceptible moteur qui resserre les rangs de l'Entre-Soi, l'instinct de survie de ceux qui «se reconnaissent ». La danse des abeilles. Un bref regard alentours (elle n'aurait pas du entrer, non, elle n'aurait pas du...) lui fit réaliser avec effroi que le clan s'était subtilement étalé de façon à refroidir toute velléité de fuite de sa part ; J. se tenait subtilement adossé contre la porte d'accès ; N. se tenait debout les bras croisés en face d'elle, devant la gazinière, les autres étaient répartis assis autour de la table. Elle commençait à se sentir mal. Jugée. Hérétique. Alors, elle fit ce qu'elle savait si bien faire. Refluer au fond d'elle-même, laisser là son corps tenir compagnie aux autres et s'enfermer à l'intérieur d'elle-même. Absente. Autiste. Peut être est-ce cela qui lui avait permis de survivre, finalement. Garder enterré profond ce qui faisait sa moelle, sa sève, son élixir de vie. Son "operating system". Son "back up" de secours.


De cette heure et demie qu'elle passa sur le banc de la cuisine, l'Infidèle face aux troupes de Torquemada, elle ne se souvient aujourd'hui plus des mots précis. Juste qu'elle se mit en boule, comme le faisait son fils lorsqu'il arriva au CP dans cette nouvelle école, et qu'à la récréation il se laissait frapper, roulé à terre, par quelques caïds de la bourgeoisie locale. S'offrant aux coups, comme pour signifier « Je suis au-dessus de ça ». Elle se mettait en boule, fermait ses yeux et ses oreilles, les mots glissaient sur elle, les mots, les phrases, les injonctions. Même si elle n'entendait pas, les mots faisaient mouche, ils atteignaient directement son coeur. C'est plus tard qu'elle se rendra compte qu'ils les avaient gravé là, au burin, en maîtres qu'ils étaient marquant leurs esclaves au fer. Des mots épars ressortent encore aujourd'hui, « vous vous étes mariés pour le meilleur et pour le pire, vous avez connu le meilleur, maintenant assumez me pire » ; « il n'était pas comme ça avant, vous l'avez castré, étouffé » ; « vous n'avez pas le choix, vous DEVEZ rester et assumer votre couple et ce que vous en avez fait » ; « vous n'avez PAS le droit ». Et puis des révélations insinuées comme «chacune d'entre nous a son lot de douleurs conjugales et nous les assumons ». Les cadavres commençaient à entre ouvrir les portes des placards de cette famille qui n'avait jamais été la sienne.


Lorsqu'elle pensa qu'ils en avaient terminé, elle se leva. Sonnée. Hébétée. Assommée. K.O. Mais debout. De rage. De dégout. Elle sortit sans dire au revoir. Elle titubait, ses pas cahotaient sur les graviers de l'allée et elle mit du temps à trouver la clé de la voiture au fond de son sac ; elle mit du temps à la glisser dans la serrure tellement ses mains tremblaient et son coeur s'emballait. De rage. De colère. De dégout. Plus qu'à eux, c'est à elle qu'elle en voulait. Elle s'en voulait de n'avoir pas senti le traquenard, de ne pas s'être levée et esquivée plus tôt, de leur avoir laissé le temps de déverser leurs mots, de n'avoir pas eu de répartie alors qu'elle avait tant à leur dire.


Elle laissa cet épisode derrière elle, non digéré. Il ne le sera jamais. Ni sur l'instant ni plus tard elle ne comprendra ce moment-là. Elle était heureuse que la lapidation n'existât plus, que le pilori ne s'installait plus sur la place du village, ordonné par le seigneur du château.


Elle ouvrit la fenêtre de la voiture, arrêta la climatisation. Nous étions au début du mois d'Aôut, le vent chaud du dehors lavait les souvenirs à grandes brassées. Bénéfique. Comme bénéfiques le seraient les trois jours vers lesquels elle partait, trois jours d'improvisation à deux sur les pierres chaudes du pays d'Ardêche. Trois jours hors du temps, hors de la crasse, avec celui qui...


à suivre

Libellés :

mardi, décembre 12, 2006

Amie fid'Elle

- ...

- Ouh là, oui, ça fait un bail… depuis bien avant la naissance de nos enfants. C’était la nouvelle copine de T., un type de la bande. Je vous plante le décor : une bande de copains, le noyau dur de 5-6 gars, greffés de leurs copines du moment. Elle, c’est la dernière arrivée, après le groupe s’est stabilisé, pérénisé. Hahahha, non, perénnisé n’est pas le bon mot du tout… excusez-moi, ça me fait rire.. hmhmhmmhmh… ! Oui, bon, c’est drôle comme le monde est petit, elle était au lycée avec la moitié d’entre nous mais on ne se fréquentait pas à l’époque , c’est vrai que si T. ne nous l’avait pas présentée a priori il n’y avait aucune raison pour qu’on accroche plus que ça.

- …..

- Si si si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. On s’entendait bien, elle était sympa. Mais elle ne parlait pas beaucoup. Nous on était une bande de fêtards, les garçons se connaissaient depuis l’adolescence, on avait déjà fait plein de trucs ensemble. Elle ne parlait pas, elle restait assise dans son coin, elle n’allait pas trop vers les autres mais elle discutait bien en tête à tête. Je crois que c’est le monde, les grandes assemblées qui la rendaient muette, elle devait être timide et nous devions l’impressionner. Surtout ça faisait bizarre de le voir avec elle, lui l’extraverti total, très « show off », le mec qu’il fallait inviter en soirée pour mettre l’ambiance, avec elle, une nana si discrète. Et puis bon, faut dire ce qui est, jusqu’à présent il ne nous avait pas habitués à ce genre de filles, les autres étaient plus… comment dire… des poupées, quoi, des talons , des jupes bien courtes, gentilles aussi mais pas le même genre du tout ! Et là tout d’un coup tout le monde s’est dit « celle-là il va pas la lâcher comme ça, il tient le bon bout »

- …

- noooon, mais au moins cette fille allait lui mettre du plomb dans la tête, le stabiliser un peu. Et puis on a appris à la connaître, nous la bande-bis, la bande des filles, on a commencé à sympathiser toutes ensemble. Bien sûr, on était moins soudées que les garçons, après tout, nous étions là par hasard, on va dire. Effectivement, il s’est stabilisé, il a pu garder un boulot plus de 3 mois, et sa copine était toujours là au bout de 6 mois. Ils ont tout de suite parlé de se marier, pour nous tous c’était bon, c’était une affaire qui roulait. Petit à petit on s’est tous installés en couple, les enfants sont arrivés, tous la même année ! Finalement on a toujours tout fait ensemble au même moment !

- …

- non, rien, rien du tout. On ne pouvait rien voir, ça allait bien chez eux. Ils ont eu 3 enfants, comment on aurait pu penser à un truc pareil ?! Après coup peut être des indices infimes, si, mais sur le moment ça ne voulait rien dire… tenez, par exemple, nous faisions des soirées déguisées, pour le Nouvel An ou pour n’importe quel autre prétexte à fête. Donc, chaque fois il se déguisait en fille. On ne peut tout de même pas suspecter tous ceux qui se déguisent pour une soirée costumée, tout de même. C’était fou, vraiment, le cœur qu’il y mettait, il poussait le truc jusqu’à se raser bras et jambes, je le maquillais, ça lui allait très bien. Bon, comme ça peut aller à un mec taillé comme un bûcheron, hein , ce n’est pas un mec menu et androgyne du tout, c’est pour ça que... quand même, ça n’est pas très crédible ! !


- …

- ben non, elle ne disait rien, elle ne participait pas au déguisement de son mari mais elle s’exclamait aussi au final. Après ils sont partis dans le nord, on a commencé à moins se voir mais à plus se téléphoner. C’est là en fait qu’on a sympathisées, elle et moi. Comme quoi, parfois il faut être loin des gens pour les apprécier ! Chaque fois qu’ils redescendaient c’était des retrouvailles. Et mieux je la connaissais, plus je me demandais ce qu’elle faisait avec lui. Pas l’inverse, je savais que lui avait trouvé la bonne personne, elle assurait la stabilité, lui était en fait resté égal à lui-même. Immature, finalement. Tous les garçons de la bande, avec l’âge se sont plus ou moins assagis, responsabilisés, du moins. Lui, tel il était quand je l’ai connu à 20 ans, tel il était encore 10 ans plus tard. Petit à petit on a commencé à devenir vraiment proches, F. et moi. Dans mon couple ça n’allait plus très bien, quand on en parlait avec les autres filles on se rendait compte qu’on était toutes à peu près au même point. La bande de copains ça va quand on a 20 ans, quand on en a 30 et plus, des enfants, un boulot prenant, on a plutôt envie d’être tranquille le week end entre nous. C’était encore comme si nos hommes ne pouvaient pas se passer les uns des autres, nous étions là pour préparer les sandwich pour leurs randos en VTT et laver les vêtements au retour ! Et puis, les vacances tous ensemble aussi, ça va un temps ! Faire des enfants au même moment, s’acheter les mêmes voitures…pfff !

- …

- oui, on est partis avec eux aussi, une ou deux fois. Oui, deux fois. C’était avant qu’ils ne déménagent.

- …

- ça avait l’air d’aller, c’était le début de leur histoire aussi… Bref. Il y a 6 ans j’ai quitté mon homme, j’avais besoin d’air, besoin de me retrouver. La bande la bande… j’avais pas épousé les copains. Lui si… C’est drôle, je n’ai gardé de contacts qu’avec les filles, les mecs ont resserré les rangs pour avoir moins peur, comme si tout d’un coup ils réalisaient que leur femme n’allait pas forcément passer sa vie à les materner. Et c’est là qu’elle a commencé à me dire qu’elle en avait ras-le-bol d’avoir un 4è enfant adulte. Elle est venue me voir une fois, les enfants ont joué ensemble et elle m’avait dit que son mari avait peur que je lui mette de mauvaises idées dans la tête, fréquenter une nana qui a quitté son mari c’est contagieux, c’est subversif ! Non mais franchement ! N’empêche, ça nous a bien fait marrer, ils sont naïfs parfois ! Et puis je n’ai plus eu de nouvelles, je crois qu’elle avait vraiment la tête dans le guidon. Moi je me dépatouillais avec la garde alternée difficile à mettre en place, avec le costard que mon ex était en train de me tailler pour me punir, bref, on avait chacune nos soucis qui nous collaient aux bottes.

- …

- C’est elle qui m’a appelé un jour, ou elle m’a envoyé un SMS, je ne sais plus. Elle m’a dit qu’elle partait aussi et elle me demandait si j’allais bien. J’ai aussi reçu un coup de fil de T., il ne m’avait jamais appelé, et là il me demandait si j’étais au courant pour F., si je savais qu’elle le trompait, si je le connaissait. C’était très glauque et j’étais très mal à l’aise. J’ai pas osé l’envoyer bouler mais j’aurais du, vraiment. C’est par mon ex bien plus tard que j’ai su la voie qu’il était en train de prendre, se travestir, vouloir même se faire opérer… j’ai tout de suite pensé aux enfants, ça m’a fait peur pour eux, pauvres gars. N’empêche, personne n’a rien vu venir, du moins pas ça, je savais bien qu’elle n’était pas très à l’aise dans son couple mais bon, on peut toujours redresser la situation si les deux font un effort, s’ils le veulent , s’ils s’aiment encore… Mais qu’il parte dans ces délires-là, non, on est tous tombés de haut ! on s’est même dit avec Véro que ça pouvait être une sorte de chantage désespéré de sa part à lui, il avait tellement à perdre en termes de confort de vie au quotidien que je pense qu’il aurait été prêt à n’importe quoi pour que rien ne change.

- …

- oui, bien sûr qu’on est restées en contact, elle et moi. D’ailleurs, les filles de la bande sont toutes restées en contact entre elles, mec ou pas mec ! lui je l’ai revu une fois à une soirée, l’année dernière, franchement c’était pitoyable. Il parait que ça lui est passé en ce moment mais ça le reprendra, c’est sûr. Avec elle on s’était vues la veille de son accouchement, ça remonte à un bail quand même, heureusement qu’il y a les mels pour garder le contact ! Il faut qu’on se fasse une bouffe un jour proche, oui oui, il faut qu’on s’en occupe ; mais bon, entre nos obligations respectives ce n’est pas facile. Moi j’ai repris les répétitions, il y a aussi les ateliers que j’anime, après ce sera le marathon des représentations… les mercredi je les garde pour mes garçons. Elle c’est pareil, timing ric-rac mais on va y arriver, y a pas de doutes. Elle a l’air bien maintenant, ça bouillonne dans sa nouvelle grande famille, ça brasse !

- …

- Ah oui, y a pas photo, elle a l’air bien mieux maintenant ! Il faut que je lui envoie un mel, qu’on essaie de se faire un truc avec nos enfants pour les vacances de Noël . Je vais lui demander à quel moment elle a les enfants, on les emmènera faire du ski ensemble. Et je vais appeler Véro aussi, faut qu’on se fasse à nouveau truc toutes les trois.

- …

- Mais je vous en prie. Si vous la voyez avant moi, faites-lui de grosses bises, dites-lui la première qui appelle l’autre.. !

Libellés :

lundi, novembre 27, 2006

R.I.P (3/3)





Elle était sur la terrasse, assise sur le rebord de la jardinière en bois, le nez collé à la montagne toute proche, à regarder flotter les premiers planeurs de la saison. Ils passaient au dessus d’elle en sifflant doucement, à peine un pfffffff discret pour ces grands oiseaux aux plumes de fibres de verre. Elle était au calme, les garçons faisaient la sieste, dans deux semaines elle s’offrait un week-end à Paris. J'en crève de ne pouvoir dormir et me réveiller près de toi, lui avait-il soufflé, un soir, à l'heure où se transforment les citrouilles... C'est trop dur... La version officielle de son escapade amoureuse était tout autre, bien sûr. Ils devaient se retrouver à la gare de Lyon-Part-Dieu. Lorsqu’elle a vu son mari dans l’encadrement de la porte du salon, à la façon dont il se déplaçait lourdement, au regard de noyé qu’il avait, elle a su. Elle a compris. Qu’il savait. Elle avait ôté le mot de passe de sa boite à mels. Elle savait qu’il allait y faire un tour. Elle ne circulait jamais sur sa boite à lui, par respect, parce qu’elle s’en fichait. Mais elle connaissait son bonhomme, elle savait que lui irait regarder par le trou de la serrure. De la même manière qu' il avait l’habitude de farfouiller son sac à main ou d’ouvrir son courrier.

- C’est qui, L ?

En un dixième de seconde elle devait décider de la suite à donner à sa vie. A la vie de ses enfants. A la vie de son mari. A la vie de son amant. Elle disposait du pouvoir de vie ou de mort sur le quotidien de ces êtres. Effrayant. En avait-elle le droit ? Avait-elle le droit de les bousculer tous ? Après tout, peut être pouvait-elle s’accommoder de cette vie-là, superposée. Après tout, peut être que le bonheur en couple est un leurre, un mythe romantique, la grande utopie… Peut être devrait-elle faire un effort, être moins égoïste, le bonheur individuel ne concourt pas forcément au bonheur collectif… Tout ça lui a traversé l’esprit en un éclair. Elle venait de recevoir un mel de L., elle le savait. Elle savait également que ses messages étaient rédigés sans équivoque aucune, qu’il parlait de sa peau, de sa chaleur, du manque terrible d’elle. A sa merci.

- C’est un ami.
Bien piètre réponse dont bien sûr il ne se contenta pas.

- Un ami que t’envoie des mels comme ça ?

- Je ne sais pas, quel mel ? Qu’est-ce qu’il a écrit ? Lâche, lâche et curieuse.

Il lui a jeté sur les genoux une feuille de papier, en haussant la voix. Il criait presque et sa voix montait dans les aigüs.

- Tiens, je l’ai imprimé. Pourquoi il te parle comme ça ? C’est qui ? C’EST QUI ?

Elle a lu la feuille, l’a relu, elle n’a pas pu s’empêcher de sourire, touchée par la caresse et la grâce des mots. Son visage souriait toujours lorsqu’elle a levé les yeux vers son mari. Il n’y avait rien à ajouter. Rien à expliquer. Elle l’a vu tout d’un coup s’effondrer, perdre sa superbe, se dégonfler comme une baudruche d’anniversaire, qui l’instant d’avant tournoyait au dessus d’un goûter d’enfants joyeux et insouciants. Elle l’a vu désarticulé, s’écrouler près d’elle sur le rebord de la jardinière ; il a posé les questions classiques « depuis quand… » « est-ce que vous avez… » « Est-ce que c’est sérieux ? » « Est-ce que tu l’aimes ? »
A toutes ces questions elle aurait aimé lui répondre sans lui faire de mal. Mais ça n’était pas possible.
Puis est arrivée la question ultime et originelle à la fois, la question du désespoir et de l’espoir, celle qu’elle attendait, celle à laquelle elle brûlait de répondre depuis des années. Elle a parlé en le regardant bien en face, sadique, bourreau sans âme. Elle avait en mémoire tous ces jours sombres, ces années à faire semblant, ces années à trop porter toute seule. Trop seule. Alors, d’un coup, la locomotive décrocha ses wagons en pleine ascension. Avec fracas. Elle a ouvert tout grand les mains, a regardé le radeau dériver vers le large et son passager sombrer vers les hauts fonds.

- Parce que je ne t’aime plus.

C’était sorti comme ça, sans peine. La douleur était déjà partie depuis belle lurette. Anesthésiée depuis trop longtemps, elle avait perdu toute empathie envers lui. Asséchée. Elle n’arrivait plus à le ménager. Soeur Compassion ne répondait plus à l’appel.

Elle pensait qu’il la laisserait partir, qu’il respecterait sa décision, en adulte, qu’il la respecterait elle, qu’il l’aimait suffisamment pour cela. Mais elle s’était leurrée, il ne l’avait pas aimé pour elle mais pour lui-même, comme on aime son boulanger ou son boucher, pour les bons produits et les services qu’ils nous rendent. Elle avait ouvert la boite de Pandore, déchaîné l’hydre. Il allait faire exploser sa rancœur, sa rage, sa trahison, son abandon. Pour soulager sa peine, il allait la crier au monde, il allait se tordre, s’emmêler, s’enrouler dans la vengeance. Theatral. S’emmitoufler dans son dépit. Avec l’énergie dévastatrice du félin blessé. Attirer à lui toutes les attentions et toute la compassion du monde, éloigner d’elle la terre entière, la marquer du fer rouge de l’infamie en faisant le tour de son carnet d’adresse et pleurant sa misère.

Ainsi isolée, mise au banc même de sa propre famille, de ses amis, elle serrait les dents, muette à la barre, ne dévoilait rien des déguisements nocturnes de la bête blessée, des travestissements, du fantasme qui virait à la perversion. Elle serrait les dents, elle montait des barricades pour éloigner et protéger les enfants du pugilat, elle baissait la tête sous les accusations, sous les tentatives familiales maladroites.


- Tu n’as pas le droit d’abandonner ta famille pour une histoire de c…

- Reprend tes esprits…

Elle a fait son sac, a loué un studio dans lequel elle venait dormir la nuit lorsque les enfants étaient couchés ; elle était là à leur lever à 7h, au sortir de l’école, aux devoirs, aux douches, au coucher, « non chéri papa et maman vont manger plus tard ». Elle a continué à dire non, non, je ne reviens pas, non c’est fini, c'est trop tard. Non il n’y est pour rien, je ne t’aimais déjà plus avant. Et puis arrête de me suivre, tu es ridicule.
Pour apprendre à dire non, se désintoxiquer de la passivité et du fatalisme, elle s’est fait aider. Tous les mardis soirs elle allait parler beaucoup, pleurer encore plus, se mordre et se pincer les poignets. Regretter, ne pas regretter, tenir bon, apprendre à déculpabiliser, apprendre à vivre, tout simplement. S’écorcher les mains, s’arracher les doigts, se hisser hors du gouffre, se désengluer. Pour elle. Pour ses fils. Elle a parlé de la métamorphose de son mari, pour tenter de comprendre, si elle avait failli, quand et comment. On lui a parlé de «trans-générationnel», de cadavres dans les placards familiaux, «le travestissement ce n’est pas de sa faute, c’est plus fort que lui». Elle a effectivement découvert avec effroi des cadavres dans les placards de famille, des femmes et des épouses soumises aux fantasmes du mari, elle se rebellait, n’acceptait pas ça et pour cela les femmes de sa belle-famille lui en voulaient. Ont bien essayé de lui faire revenir la raison. Par les grands moyens. De force. L’hérétique à brûler. Avec des mots méchants comme des tisons sous les ongles. En vain, « je n’ai fait que traverser la vie de votre fils, je vous le rends, avec ses fardeaux de famille qui ne sont pas les miens. Réparez, c’est à vous ».

Son principal souci était alors de briser la chaîne du père aux fils, de rompre le passage de témoin, « ça ne passera pas par mes poussins, jamais », l’histoire n’est pas écrite, après tout. Sortir de la prédestination, de l’inéluctable. Les ôter de là, les sortir du jeu en ouvrant tout grand les portes de l’armoire. Dépoussiérer. Elle n’est même pas sûre aujourd’hui d’avoir réussi à briser la chaîne… seul leur avenir d’homme adulte lui dira un jour.

Pendant tout ce temps, elle puisait sa force dans les soirées qu'elle passait à la maison aux volets verts. Dans d’autres bras, à se nourrir d’un autre souffle. A construire une nouvelle vie sur des cendres, sur des cadavres encore chauds. Elle était apaisée, forte et calme. Avec lui, c’était mille lunes qui rencontraient mille soleils, elle était bulle qui éclate en poussière d’or . Elle était bulle légère, elle était poussière scintillante, elle était les nuages et le vent, le sable, la terre et l’éternité. Lorsqu’ils se retrouvaient, ils devenaient un, ils se mêlaient, se fondaient, rebondissaient, riaient et grandissaient ensemble. Ils devenaient géants. Elle redécouvrait le plaisir du toucher et de l’odeur, le plaisir de sourire, d’enlacer, de manger, le plaisir de son propre corps que de nouvelles mains défroissaient, patiemment, avec un amour infini …

A présent, elle pouvait affronter l’hydre et ses autres travaux d’Hercule à venir.

Libellés :

mardi, novembre 21, 2006

R.I.P. (2/3)





Certains soir, son mari faisait une tentative de (ré)conciliation, du canapé au lit conjugal.

- Tu me manques, tu vois, j’ai quitté mes collants, je veux dormir avec toi. Disait-il en se glissant près d’elle.

Pour ne pas donner d’explications, par habitude, par lassitude, par compassion… elle laissait faire, les dents serrées. Sans un mot. Sans même un soupir. Les yeux grands ouverts fixant l'angle du mur. Vide et sans âme, aussi indifférente que conciliante. Il se donnait du mal... Puis, il basculait rapidement à sa place, tendait la main vers elle, lui caressait la hanche et lui disait des mots qu'elle ne souhaitait pas entendre. Elle a du répondre, un minuscule "moi aussi" de circonstances. Des mots qui coûtent, qui griffent la gorge.

Elle se retournait et au bord du lit face au vide, continuait de serrer les dents, les yeux toujours ouverts sur la nuit, pendant qu’il s’assoupissait, la main posée sur sa cuisse. Sans bouger, elle attendait que la respiration se fasse régulière et elle se levait doucement, laissait glisser la main endormie sur le drap encore chaud. S'est-il jamais douté de quelque chose ? En tous cas, il n'a jamais rien dit, jamais fait aucune remarque sur son manque d'enthousiasme, tout à son...

Elle s’enroulait d’une couverture, sortait silencieusement de la chambre et traversait l’appartement jusqu’à la terrasse, allumait une cigarette en soupirant longuement. On ne l'y reprendra plus, se promettait-elle, la prochaine fois elle devra sortir une excuse magique de sa besace. Mais non, les fois suivantes, elle fera la même chose. Jusqu'au dernier jour.
Si elle avait disposé de brins d’orties ou de branches épineuses, sûr qu’elle se serait flagellée, comme dans Diderot, jusqu'au sang. Pétrie de culpabilité, du poids de la dissimulation, de la honte et du mépris d’elle-même, elle allait se remettre à ses tics d’enfant, de l’ongle du pouce et de l’index droit elle tordait un petit pli de peau à l’intérieur du poignet gauche, là où l'épiderme est si fin et où les veines sont bleues. Automutilation. Comme l'autoflagellation purificatrice. Longtemps elle en gardera au poignet les bleus révélateurs d‘angoisse, parfois même quelques traces de morsures redemptrices …

Avant de retourner se coucher, elle faisait un détour par son ordinateur, envoyait un e-mail, envoyait des mots tendres à l’absent et s’en allait rejoindre celui à qui ses mots n’étaient plus destinés depuis longtemps.

Elle avait des réunions tard le soir, le CA de la crèche parentale lui prenait du temps, elle ne rentrait jamais avant minuit. Lorsqu’à 20h30 elle prenait sa voiture, discrètement pimpante, ça n’était pas pour rejoindre les autres mamans de l’association. Non. Elle prenait à gauche au feu, sortait de la ville, roulait une dizaine de kilomètres à travers la forêt, le cœur battant. Elle se garait à l’entrée d’un village, dans un endroit discret, à l'arrière du bar-tabac-dépôt de pain fermé pour la nuit et poursuivait à pieds les quelques mètres de ruelle jusqu’à la maison aux volets verts.


Elle retombait en adolescence, vibrante, dans ces émotions fortes et exacerbées propres aux premiers amours. A son âge ! ça les faisait rire lorsqu’ils en parlaient, tout étonnés l’un comme l’autre de n’avoir pas été éteints par la vie, de se retrouver vivants sous la cendre. Alors ils en profitaient, mieux qu’à 15 ans, mieux qu’à 20 ans, avec la maturité en plus, avec cette certitude que les instants doivent être saisis lorsqu’ils se présentent. Opportunistes et gourmands, avides de rattraper du temps et de la joie. Du temps perdu. Ils se mêlaient l’un l’autre, ils se reconnaissaient, ils n’avaient pas besoin de compromis entre eux. Les mots qu’ils disaient, les gestes qu’ils faisaient leur échappaient, comme mus par un instinct qui leur était propre. Ces soirées, ils les passaient avec l’appétit de retrouvailles interdites mais également enroulés sur le canapé à écouter de la musique, à discuter à voix basse leurs doigts entre-mêlés (pourquoi parler fort lorsque l’autre est si proche…)

Et, à l’heure de Cendrillon, leurs regards se troublaient, leurs mains cherchaient encore la peau de l'autre, volettaient, y papillonnaient, leur corps s‘agrippait l’un à l’autre. Prendre du rab’, vite, faire des réserves pour tenir jusqu’à la prochaine fois. Mais les baisers, les caresses, comme le sommeil, ne se stockent pas, on ne prend pas de l’avance pour demain maigre. C’est à consommer sur place. Elle se levait, partait à reculons, les yeux embués, une douleur de plus en plus intense à la poitrine, la gorge nouée. Inévitable revers, elle connaîtra avec lui le manque physique de l’absence. Comme une amputation, sans anesthésie ; chaque fois renouvellée. L’esprit fonctionnait au ralenti, privé de son carburant ; un trou dans la poitrine, le souffle trop court, qui ne permet plus au sang l’oxygénation nécessaire. Physiquement douloureux. A hurler, à tout envoyer valser par dessus les moulins. A s'en mordre les poignets.

Elle pleurait tout le trajet du retour, elle savait que déjà il lui envoyait un e-mail lui disant la joie et le déchirement de leurs rencontres furtives. C’est l’ombre d’elle-même qui mettait la clé dans la serrure de l’appartement familial, c’est son fantôme qu'elle glissait dans le lit, portant sur sa peau l’odeur d’un autre. Elle se couchait en chien de fusil, le visage sur son avant-bras, encore un petit bout de lui… Et elle s’endormait ainsi. Elle resterait endormie jusqu’à leur prochaine rencontre. Dans trop longtemps.

Elle n’en pouvait plus du manque de lui. Elle n’en pouvait plus de la cohabitation mensongère. Mensonges et faux-semblants. Faire croire qu’elle acceptait les délires fantasmatiques de son mari (d’ailleurs, ils ne l’atteignaient plus, même la découverte de sa réincarnation l’avait laissée de marbre), faire croire qu’elle était une épouse compréhensive et toujours présente… laisser croire qu'une fois encore elle serait là, patient garde-fou, l'indispensable alliée.

Souvent elle s’enfermait dans les toilettes avec son portable pour envoyer et lire des textos. Elle profitait de la moindre occasion, d'une absence même brève pour l' appeler, lui parler, entendre sa voix, son souffle à travers l'appareil, mettre à nu plus de souffrance, se faire mal. Lui faire mal. Faire mal à tous.

Elle n'en pouvait plus. Elle allait donc commencer à semer des petits cailloux, les petits cailloux du doûte, des repères, qui feraient tilt, croyait-elle, dans l’esprit de son mari. Lui qui disait toujours «je te connais tellement bien que je saurais tout de suite si un jour tu avais quelqu'un d'autre dans ta vie». Mais pour cela il faut écouter l’autre, être attentif…

Au fil des jours, ses petits cailloux devinrent plus gros… de plus en plus gros… jusqu’à devenir pavé dans la mare, météorite dans l’océan, tsunami, maelström,

Big Bang définitif.

(à suivre)

Libellés :

vendredi, novembre 17, 2006

R.I.P (1/2 ou 3, on verra...)

Cet après-midi là, elle s’en souvient. Elle travaillait à son ordinateur quand la petite icône a frétillé en bas à droite de l’écran. Machinalement, elle a cliqué pour ouvrir la messagerie. C’était un message de E., un ami de longtemps… du temps d’avant, du temps où elle était encore elle-même, pétillante et optimiste. Perdus de vue, retrouvés au hasard des rues … E., du temps où elle vendait ses mots, une autre vie.

"L. jouit d’une liberté toute neuve et me demande ton adresse mel. M’autorise-tu à lui communiquer ?"

Et là, quelque chose s’est produit. Imperceptible, invisible à l’œil nu. Le temps d’une éclipse, elle est passée dans un monde parallèle. Transfigurée. Comme la première neige qui ouate et assourdit les bruits de la vie. Dès cet instant, plus rien ne sera jamais comme avant.

L. était le jeune maquettiste du journal, dans sa vie d’avant, d’encore avant. Elle est restée figée devant son écran, sans bouger, pour ne pas laisser s’échapper son bonheur. Elle a relu les mots, relu encore avant de répondre.
Répondre.
"Mais oui, bien sûr, pourquoi pas ?"
Envoyer.
Ainsi donc, il se souvenait d’elle quinze ans plus tard… ainsi donc, non seulement il s’en souvenait mais il cherchait même de ses nouvelles…

Elle encore tout à sa surprise que déjà elle recevait un nouveau message… alea jacta est. Et alors, plus rien ne fut jamais comme avant.

Elle est morte. Elle est morte quelque part entre mars et mai 2002. Requiescat in pace.

Elle est morte pour mieux ressusciter, phoenix immense et invincible.
"Tu crois que mon amour a fondu sur toi comme un éclat de feu, qu'il aurait pu brûler un coeur autre que le tien, tu te trompes, il te cherchait, te guettait, t'avait dessiné à grands traits, il retenait sa flamme, il piaffait, protestait, il ne te trouvait pas, il s'énervait alors, il me chauffait le sang, me brûlait les yeux..." Pancol Katherine, Et monter lentement dans un immense amour...

D’e-mail en e-mail, ils se sont reconnus, découverts et redécouverts, ils sont allés de surprise en surprise, ils étaient un. Un divisé en deux êtres. Gagnants de la chasse au Trésor. Ils ont découvert qu'ils avaient besoin l'un de l'autre, de se lire, de se penser, de se rêver. Ils se disaient que quinze ans auparavant ils s’étaient frôlés, à peine, même pas… juste touchés des yeux, de l’âme. Trop furtivement. Ils ont accepté sans trop d'étonnement ce qui leur arrivait… C'était une évidence. C'était même inévitable. Ce qui leur était arrivé quinze années auparavant, qu’ils avaient laissé échapper, tenté d’oublier en se construisant à perdre haleine une nouvelle vie. Conscients, ils se sont laissés glisser l’un vers l’autre, avec parfois des réticences, des freins, des ralentissements de culpabilité… des douleurs au cœur. Toujours, elle était broyée de l’intérieur, sa cage thoracique devenue trop étroite pour respirer en grand ce bonheur tout neuf, trop frais. Surtout ne pas le laisser passer à nouveau. Déterminée. Forte de cette certitude.

Alors, elle juxtaposait deux vies… celle dans sa tête, et celle du quotidien, lorsqu’elle rentrait chez elle. Mariée. Toujours. A 90%. Fermer des portes, en ouvrir d’autres toutes grandes pour respirer l’air du dehors. Avec la discrétion qui convient… Etre double et mentir pour sauver sa peau.

L’endroit s’appelait Le Café des promeneurs… il a fermé quelques mois plus tard, charmant petit restaurant dans un jardin particulier, à l’ombre des platanes. La première fois, ça lui a fait tout drôle. Elle n’avait jamais oublié son visage. Il avait l’air si triste… tout froissé de l’intérieur, chiffonné, égratigné, cabossé par sa vie. Elle aussi, parait-il. Elle bu ses paroles, elle l’a caressé des yeux, troublée. Il a baissé les siens souvent, elle regardait ses mains, ils ont parlé de choses et d’autres, pas du tout de ce dont ils parlaient par mel. Leur langage était double. Il y avait celui des mots anodins, qui racontent froidement le quotidien, et tes enfants, ça va ? tu bosses cet après-midi ? Il y avait l’autre langage, celui des corps qui s’appellent, qui hurlent en silence de la souffrance de ne pouvoir se toucher, corps qui s’évitent, qui se cognent, se frôlent, se respirent, des regards qui se cherchent, s'entremêlent et se fuient, des doigts qui glissent sur la table, des mains qui s’étendent sans oser, du verre qu’on caresse à défaut, la fourchette qu’on tripote ; l’estomac noué, prêt à faire le saut dans le vide.

Bon ben on remet ça un jour, ça m’a fait plaisir…

Et puis plus rien. Et puis tout. Comme on se laisse mourir. Pour mieux vivre. Tout d’un coup, ils ont parlé le même langage. Tout d’un coup ils se sont retrouvés à l’unisson, tout simplement. Ils jouaient la même musique, sur le même tempo. Accord parfait. Ne pas laisser s’échapper l’un l’autre une deuxième fois, ont-ils murmuré ensemble. Ils se tenaient chaud l’un à l’autre. Ils ont mêlé leurs souffles désespérés, au bord du précipice. Il était si chaud… si doux… juste comme elle s’y attendait. Elle avait trouvé la paix. Enfin.

Elle a repris sa voiture pour rentrer chez elle. Elle n’a rien dit. De toutes façons, elle ne parlait plus à son mari, c’est lui qui parlait beaucoup, il était heureux de pouvoir vivre son travestissement au moins chez lui et être accepté par sa femme. Il parlait beaucoup, elle écoutait.
Elle n’a rien dit. Pas tout de suite. Des choses à mettre en place auparavant. Pas tout de suite.

Libellés :

jeudi, octobre 26, 2006

Parenthèse

Je réponds aux commentaires des messages précédents sous la forme d'un billet, ça m'est plus commode. D'abords, merci. Merci. Merci. D'avoir lu. D'avoir compris.

Je pensais, oui, que l'écriture pouvait être libératrice. Mais elle demande de replonger profond, dans des abysses que l'on avait pris soin d'éviter ces dernières années. La chambre de Barbe Bleue. Je pensais avoir digéré. Mais ça n'est pas le cas. ça ne sera jamais digéré, intégré, accepté, clos. D'ailleurs, je me relis à peine, d'où les fautes qui y sont laissées. Le texte est jeté, brut de décoffrage ou presque. Désolée, je n'y mets pas de fioritures, le bouquet n'est pas emballé.

De nombreuses choses se mêlent dans cette histoire, comment l'amour s'en va-t-il ? Comment et à quel instant précis (si instant précis il y a ) désaime-t-on l'autre ? Comment peut-on être aveugle au point de ne voir que ce que l'on veut voir ? En treize ans de vie commune, personne n'a cru que je n'avais rien vu, rien repéré. Mais quand on a confiance, il n'y a pas de raison d'être sur ses gardes. Pas de raison de se méfier de ce qu'on ne connait même pas...
Et même quand on découvre, on ne peut pas changer les gens. On a tord de se croire plus fort, ce n'est que vanité et orgueil. Oui, je me suis sauvée, pas de la façon la plus admirable et la plus honnête qui soit (à trahison, trahison et demie...), mais parfois la fin justifie le moyen. Et je ne regrette pas. Il ne se passe pas un seul jour sans que je ne me félicite d'avoir saisi la main qui se présentait à moi, d'avoir sauté du train en marche quitte à passer sous les roues...

Comment s'en sortent les garçons ? Comment un petit garçon peut-il construire son identité sexuelle lorsqu'il découvre que son papa voudrait être une maman, que son papa change de prénom, que son papa a des seins qui poussent... Comment peut on laisser croire à un enfant qu'il suffit, par la force de la volonté, qu'on peut changer le cours de la nature, devenir oiseau si l'on a envie, ou poisson ou caillou ou arbre... "Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place", m'a t-on seriné quand j'étais enfant... "non poussin, ton kiki ne va pas tomber", "non poussin, tu continueras à l'appeler papa, il est ton papa, pas ta maman". Je passe sur la honte des enfants à l'école, en ville, au supermarché... je passe sur les longs mois de suivi et de soutien psychologiques pour eux... Deux sur les trois s'en sortent indemnes ; la lutte continue pour Zébulon-fend-la-bise... un beau gâchis, des noeuds à défaire dont personne ne trouve le bout du fil. Mais nous ne désespérons pas.

Et déculpabiliser. Tenter, du moins. Eviter de se reprocher d'avoir donné ce père-là à ses enfants... je leur demande pardon souvent, en silence, seule dans ma tête, lorsque je les sens aller mal. Toute ma vie je leur demanderai pardon. Même si de temps en temps ils me disent encore "mais c'est pas de ta faute si papa est comme ça, pourquoi tu pleures ?"

Aujourd'hui nous allons de l'avant, notre route est belle et bordée de gens formidables qui font notre quotidien. Même si notre sac est rempli de cailloux, on nous aide à les porter.

Je raconterai l'épilogue plus tard, le désengluement, la sortie du marécage; d'aucun prennent ça pour LA trahison suprême, l'inexcusable. Encore aujourd'hui. Tant pis pour eux, l'essentiel est
de
Rester en vie
Ce n'est que du music-hall
Un spectacle hors de prix
Une grande foire agricole
Rester en vie
Et devenir luciole
Se tourner vers la lumière
Et n'être plus que tournesol
N'être plus que tournesol
Rester en vie, rester en vie
Rester en vie
Même à dix mètres du sol
Essayer toutes les conneries
Sans s'en tenir au protocole
Faut-il prendre le maquis
Ou imploser en plein vol ?

Christophe Miossec, Rester en vie, in 1964.

PS : pour raisons techniques, je serai privée d'internet quelques jours ... mais please, hold the line !

Libellés : , ,

mercredi, octobre 25, 2006

Marcher dans le sable (3/3)

De son coté à lui tout allait bien.
- Enfin, je me suis trouvé ! Disait-il l’air épanoui de celui qui, effectivement, s’était trouvé. Non seulement il travaillait sur le ré-équilibrage de ses énergies avec son acupuncture-kinesiologue , mais «révélé» par ses séances avec le psychiatre, il était euphorique. Oui, il s’était trouvé. Du moins, il avait trouvé un point d’ancrage, pour reprendre sa nouvelle expression.


Elle ne trouvait plus cela amusant du tout, il poussait un peu loin et façon inquiétante une certaine féminisation. Rien à voir avec le «métro-sexuel» des magazines, ce nouvel homme qui prend soin de son corps . Il avait commencé à se raser intégralement, il se sentait mieux ainsi, disait-il. Elle trouvait très perturbant de le voir enfiler des bas auto-agrippants sous ses pantalons ; "c’est tellement agréable à porter, je ne comprends pas que tu n’en mettes pas tous les jours"; elle lui avait même montré comment les enfiler, en les retroussant délicatement sur les pouces glissés à l’intérieur de chaque coté du bas, les déroulant précautionneusement des orteils à la cuisse, en prenant garde que les cuticules ne déchirent le voile. Elle ne l’avait fait qu’une fois, elle avait eu tord, ça avait été lui faire croire qu’elle était d’accord, qu’elle partageait son fantasme. Plus que sa passion toute neuve pour la kinésiologie, c’est cela qui la déstabilisait le plus. Jour après jour, il abandonnait les attributs de la masculinité. Subrepticement…


Que lui arrivait-il ? Jamais il n’était allé aussi loin… ses lubies ne lui duraient pas si longtemps, habituellement. Il se lassait rapidement, zappant d’une philosophie à une autre, d’une expérience à une autre. Elle était le garde-fou, toujours. Du moins, jusque là. Maternante, peut être trop. A vouloir le protéger de lui-même. Elle y avait pris un plaisir narcissique 10 ans auparavant, de l’orgueil surtout. Aujourd’hui elle se trouvait dépassée et impuissante.
Il continuait de voir la couleur des auras, il prétendait même que les énergies des individus se parlaient entre elles, indépendamment de leur propriétaire… Il prétendait que les auras se reconnaissaient, d’une vie à l’autre, qu’elles pouvaient se retrouver, amies, des vies plus tard. C’est ce qui donnait ce sentiment de connivence souvent, cette sensation d’avoir trouvé l’âme sœur. Elle avait voulu comprendre, décrypter le mécanisme, en saisir les rouages pour mieux l’épargner, cette fois encore. Parce qu’elle ne pouvait pas se résoudre à le laisser sombrer, malgré tout. Pas par amour de lui. De cet amour-là il n’y avait plus. Par humanisme, sans doute. Assistance à personne en danger. Elle a lu beaucoup ; un jour elle a même pris son téléphone pour appeler une association… mais au nom de la liberté de chacun, elle ne pouvait rien faire d’autre que se préserver. Elle et ses enfants. Surtout ses enfants. Préserver les finances familiales, aussi.

Peu à peu elle eut en face d’elle un parfait inconnu. Physiquement, d’abords. S’il n’avait pas cessé de fumer comme prévu, il avait perdu du poids. Il avait même perdu ce moelleux abdominal qui fait le confort et le charme de nos quadras. Il était imberbe et passait beaucoup de temps à traquer la pilosité récalcitrante, il avait le sourcil finement épilé, l' ongle miroir. Lorsqu’il partait au travail le matin, il se déguisait en homme, disait-il… mais les autres étaient-ils dupes ? Elle aurait voulu prendre contact avec P., elle n’osait pas. Lui dire quoi ? Peut être même croyait-il qu’elle l’encourageait dans ce sens, après tout, une épouse soutient son mari, forcément, elle était supposée être de connivence.

Il lui avait annoncé un soir qu’il avait envoyé sa lettre de démission. Certes, ça n’était pas la première fois mais cette fois-ci l’inquiétait plus que les précédentes. Il souhaitait approfondir sa nouvelle découverte de lui-même, il avait besoin de disposer de tout son temps, il entrait dans un monde merveilleux, en marge, tellement enrichissant. Il ouvrait son 3è œil, celui qui est là… là… tu vois pas ? Mais non, bien sûr toi tu ne peux pas le voir.
Il s’essayait vainement à photographier les auras. Mais l’aura est facétieuse, elle ne se laisse pas apprivoiser ainsi, la coquine. Il faut croire en elle très fort pour qu’elle vous apparaisse. Et plisser les yeux, comme cela… il parait qu’au bout d’un moment, on finit par la voir. Elle a essayé. Elle a plissé les yeux comme indiqué, s'est concentré très fort. Elle n’a jamais rien vu, aucun halo autour de quiconque.

Alors ils ne sortaient plus, elle ne voulait pas que les amis, la famille, le voient ainsi. Fassent l’amalgame entre lui et elle. L’entendent, surtout. L’écoutent de sa voix forte et sûre parler de son 3è œil comme d’une nouvelle maîtresse. Du halo qui danse et des énergies à moduler. Elle inventait des excuses plausibles. Personne ne s’inquiétait encore.
Mais que faisait donc son psychiatre ? Il lui faisait ressurgir son moi profond. Et par ses chakras grands ouverts, sa féminité s’échappait. Il prenait exemple sur elle le matin dans la salle de bain. Comme le petit garçon qui regarde sa mère se maquiller, il était fasciné par le geste précis de la pause de l’eye-lin, par la dextérité qu’elle avait à allonger ses cils au rimmel. Tu pourras me montrer comment tu fais ? Non, elle ne pouvait pas. Alors, gênée, elle ne se maquillait plus. Juste une crème de jour posée discrètement, à la sauvette.

Jusqu’au jour où…
- Tu sais, maintenant j’ai suffisamment confiance en toi pour te dire un truc, je sais que tu ne vas pas me juger parce que tu es tolérante. Tu promets ? Elle promit… j’ai toujours porté des sous-vêtements féminins. En cachette. J’ai porté les tiens, pour aller au boulot, pour sortir, dans la journée, n’importe quand. Mais uniquement dans la journée. Parfois même je mets tes vêtements, tes chaussures à talons, dans la salle de bain, j’aime me regarder dans des vêtements de femme. C’est dur de se cacher tout le temps, je n’en peux plus. Maintenant je voudrais te demander quelque chose… je ne supporte plus de m’habiller en homme et de faire semblant. Me permets-tu de porter des bas pour la nuit ? Me permets-tu de porter des robes et des jupes quand je rentre à la maison ?

Aujourd’hui encore, les mots lui manquent pour décrire ce qu’elle ressentit à ce moment-là. Rien n’est assez fort pour parler de cette stupeur, de ce gouffre qui engloutit tout à coup une vie entière, du corps qui s’immobilise, pétrifié, du coeur qui remonte dans la gorge jusqu’à la nausée, de cette envie de hurler tellement violente qu’elle rend muet, de cette implosion intérieur, du bruit alentour qui s'assourdit soudain, comme ouaté par la surprise, de cet effondrement irréversible… Et surtout, surtout, un sentiment de trahison incommensurable, le sentiment d’être passé à coté, d’avoir manqué quelque chose à un moment, de ne pas avoir pu reconnaître certains signes. De méconnaître l’autre à ce point malgré une écoute qu’elle croyait constante, celui dont partageait la vie depuis 13 ans, celui dont elle portait le nom et élevait les fils.

Ses fils, justement. Comment peut se développer un petit garçon dans ces conditions ? Ses fils avaient entre 4 et 8 ans, quels dégâts sur le développement de leur identité ? Parce que, quoi que l’on en dise, quelle que soit son ouverture d’esprit, pour elle, les sexes ne sont pas interchangeables à l’envie… Elle avait épousé un homme (elle était tentée de dire «un vrai», un qui parle de voitures et qui ne participe en rien ni à l’éducation des enfants ni aux tâches ménagères !), si elle avait voulu une femme dans sa vie elle n’aurait pas eu de mal à trouver une amoureuse… C’était un être sexué qu’elle souhaitait dans son lit, un être à la sexualité évidente…
Elle y pensa des nuits entières… la journée, ses pensées ne tournaient qu’autour de cela : comment préserver les petits garçons ? Du coup, «comment elle vivrait avec ça » passait en second. Elle pourrait rebondir, elle le savait. Mais eux ?

Il dormait sur le canapé du salon. Dans son lit, elle ne pouvait pas.
- je ne suis pas homosexuel, lui dit-il comme pour la rassurer, ni même hétéro, je n’aime pas les garçons. J’aime les femmes, je les admire, j’aime leur corps. Je hais mon corps d’homme, je hais le corps des hommes. Je suis une femme dans un corps d’homme, une femme qui aime les femmes mais qui se serait trompée d’enveloppe corporelle à la naissance. Une mauvaise réincarnation.
- Une sorte de « lesbien », quoi…

Plonger avec lui dans son fantasme relevait de la folie. Parfois, à vouloir sauver l’autre on se noie soi-même, faisant finalement plus de victimes que si on n'était pas intervenu. Malgré sa volonté de soulager sa souffrance évidente, malgré le désarroi dont il faisait montre, elle n’était pas à même de l’aider. Mais que faisait donc son psychiatre ?
Elle se retrouvait piégée, plus que jamais, écartelée entre la nécessité d’éloigner ses enfants et la culpabilité de le laisser faire face tout seul. "Pour le meilleur et pour le pire", avait-elle promis 13 ans auparavant. Elle était victime d’un chantage. Acculée. Le choix de F.

(…)
Serait-il impossible de vivre debout

Voilà qu'on s'agenouille
D'être à moitié tombé
Sous l'incroyable poids
De nos croix illusoires
Voilà qu'on s'agenouille
Et déjà retombé
Pour avoir été grand
L'espace d'un miroir
Voilà qu'on s'agenouille
Alors que notre espoir
Se réduit à prier
Alors qu'il est trop tard
Qu'on ne peut plus gagner
A tous ces rendez-vous
Que nous avons manqués
Serait-il impossible de vivre debout
(…)
Jacques Brel, vivre debout

Libellés :

mardi, octobre 24, 2006

Marcher dans le sable (2/3)



Ce samedi-là , elle l’attendait de longue date. C’était la soirée offerte par l’entreprise de son mari, restaurant gastronomique, soirée prolongée dans un lieu musical feutré, after hours. En général peu adepte de ces exhibitions d’épouses, de voitures, de beaux atours, de tours de roues de paon et de fausse décontraction, dans une ambiance faussement exempte de barrière hiérarchique, cette fois-ci faisait exception.
Elle aimait y retrouver Sandrine, une autre «épouse», elle aimait également discuter avec P., le patron de son mari, né le même mois qu'elle, entre autres affinités, et avec qui elle avait tout de suite eu un contact amical. P. était, ces soirs-là, un hôte parfait, allant de l’un à l’autre de ses collaborateurs, avec un mot pour chaque épouse, se souvenant des enfants de chacun. Leurs regards se croisaient fréquemment, leurs yeux se souriaient. Il finissait toujours par s’asseoir près d’elle, avec deux verres. Ils se mettaient dans une bulle rien qu'à eux et parlaient de philosophes, de sociologie, de littérature, de leur vision des choses. Leur conversation commençait toujours par un vrai "Comment ça va ?" inquisiteur. Qui fouille l'âme de l'autre. Pas une question polie de réthorique, une vraie question , demandée du fond du coeur : "au fond de toi, comment vas-tu ?" Et ils papottaient, comme deux étudiants en fin de soirée.
Et toujours, même si elle n’en voulait pas, il lui parlait de son mari. Comme un alibi à leur intimité. Il se faisait du souci pour son cadre… T. n’avait plus le goût à son travail, il laissait des affaires importantes sans suite… des clients mécontents… des erreurs de débutant dans l'établissement des devis. Peut être était-il fatigué, peut être avait-il besoin de repos. Elle ne savait jamais quoi dire, voilà qui plombait une jolie connivence, une conversation où, pour une fois, elle n’était pas l’épouse de… mais elle-même. Et c’était ça, son problème au fond, elle répugnait de plus en plus à être assimilée à lui. "Son épouse ", qui signifiait implicitement qu’elle cautionnait tout ce qu’il était, qu’elle cautionnait ses fanfaronnades en public, qu’elle cautionnait ses déclarations farfelues après quelques verres de bon vin. Or, non, ça n’était pas le cas du tout. De plus en plus elle se tenait éloignée physiquement de lui en public. De plus en plus, elle se surprenait à rouler des yeux et secouer la tête à certaines de ses déclarations, de plus en plus elle se disait que dans un couple comme elle le rêvait, on devrait mutuellement être fier l'un de l’autre. Que ça n'était pas le cas présent. Souvent, elle se ratatinait dans un coin, se faisait petite aplatie contre le mur, se désolant des fariboles de son mari.

- Que se passe-t-il ? Il n’est plus dans le coup du tout, il vous en a parlé ? je ne sais plus comment le prendre, j’ai été obligé de lui envoyer un avertissement par lettre recommandée, l’entretien n’avait rien changé. C'est grave. Et puis ses collègues commencent à parler, il est en train de perdre la confiance de son équipe, ils ne veulent plus le couvrir.

Elle apprenait ainsi qu’il n’était plus le même à son travail non plus, qu’il était en équilibre sur le fil ténu de la confiance de son employeur… qu’il ne jouait pas le jeu, que son attitude pouvait porter préjudice… Mais qu’est-ce qu’elle y pouvait ? Pas plus que P. elle n’avait de prise sur son mari. Elle regardait P. d’un air désolé… Elle comprenait, oui oui, elle comprenait ses interrogations et son inquiétude mais, elle-même était désemparée.
- non non , tout va bien à la maison, mais il doit être fatigué… Mentait-elle. Elle n'oubliait pas qu'elle parlait à l'employeur de son mari. S'il c'était agit d'un simple ami, elle aurai pu lui dire "je crois qu'il débloque. Aide-moi, s'il te plait".

- J’espère vraiment qu’il ne s’agit que de ça, je n’arrive plus à lui parler comme avant.

Etait-ce parce qu’ils avaient un ami commun ? Etait-ce parce qu’ils avaient tous les deux ces échanges amicaux informels à la limite du convenable (frustrant parfois de devoir renoncer à certaines amitiés prometteuses, des connexions auxquelles il faut faire la sourde oreille parce que les circonstances ne s’y prêtent pas, embryons que la vie laisse en chantier), était-ce parce qu’il était sincèrement perplexe devant les changements intervenus chez son cadre habituellement de confiance, était-ce parce que, sentimental, il mêlait business et affectif ? Elle ne voulait pas entrer dans ce jeu mais elle lui promit de garder l’œil ouvert, d’essayer de remettre à flot son cadre à la dérive.

A la dérive, justement. Elle était fatiguée de garder les poings serrés, cramponnés au devoir. Elle n’avait plus la force de porter tout ça, de porter à bout de bras l’image de la famille idéale. Même si elle le faisait très bien , puisque depuis des années et pendant quelques mois encore personne ne se doutait de rien, personne ne voyait apparaître la fissure, devenue crevasse puis dérive des continents par la suite. Personne, pas même le principal protagoniste. Juste elle. Qui ne sentait plus rien qu’une grande lassitude. Qu’un immense désintérêt de tout. Alors, pour une fois, elle allait desserrer les poings, ouvrir ses paumes et lâcher ses doigts, doucement, lentement. Lâcher la corde qui les retenait, laisser du mou à leur couple. Comme au Mikado, ôter les deux premières baguettes en retenant son souffle, et voir ce qu’il advenait du reste de l'édifice, de son mari. Hologramme fantasmé ou réalité vraie qui tient debout toute seule ? Comme elle le pressentait, était-ce elle seule qui le maintenant dans les limites du raisonnable, debout dans la vie ? Qui l’empêchait de sombrer dans… dans quoi au juste ? Comment nommer ce décalage au monde réel ?

Plus tard, elle apprendra le nom de cette maladie mentale, dont les proches ne peuvent sortir indemnes. Maniaco-dépressif. Avec dégâts collatéraux. Il devenait urgent d’ouvrir les mains, de laisser s’échapper, dériver le radeau tout seul vers le large. Laisser tomber, observer la chute, espérer le soubressaut, le battement d'ailes qui évitera l'écrasement ; le reveil du moussaillon qui éviterait le naufrage. Mais elle avait décidé que tout cela ne la concernait plus.

à suivre...

Libellés :