dimanche, août 27, 2006

E' pericoloso sporgersi (2/2)

Histoire d'ELLE...

Genèse, la suite


Elle admirait chez lui cette liberté qu'il avait par rapport au monde du travail. Cette faculté insouciante qu'il avait de tout envoyer ballader d'une simple lettre recommandée.

- c'est tous des cons. Je ne me soumettrai pas, je suis libre...

C'était récurrent, tous les deux ans. Même lorsqu'ils furent à court d'argent, même lorsqu'ils furent sur les fichiers de la Banque de France... alors elle appelait ses parents à elle à la rescousse, penaude. Même lorsqu'ils étaient passés de 2 à 5 .

- J'ai de la chance de t'avoir, que tu travailles et que tu t'éclates dans ton boulot, ça me permet d'être un peu plus libre et de leur dire merde quand j'ai envie.
Disait-il le sourire satisfait.
Et par six fois il a eu cette liberté, cette chance infantile de pouvoir leur dire merde tout en continuant à mener grand train de vie, digne de son rang... jusqu'à ce qu'elle se mette elle-même à éplucher et surligner les annonces, à lui écrire ses lettres. Au bout chaque fois de six mois de patience et de repas patates-nouilles-riz.

Pour se fondre dans sa tribu, elle rallongea ses jupes en dessous du genou ; elle mit des talons moins hauts ; elle reboutonna ses échancrures de chemisiers; elle bannit de sa garde-robe les couleurs trop vives (sa belle-mère lui avait fait la remarque, « les couleurs criardes, moi je trouve ça vulgaire... mais vous faites comme vous voulez, les goûts et les couleurs... ») Insidieusement, tout doucement.
Mais elle n'a pas cherché à leur ressembler complètement, elle n'aurait jamais pu : elle était un peu trop café au lait (« oui mais vous, ce n'est pas pareil, vous avez fait des études »... disaient-ils d'un air mielleux. Saintes études supérieures qui blanchissent la peau, peut être que si elle avait continué encore quelques années... qui sait ?)

Elle n'avait pas leur religion. Pis : elle n'avait pas de religion du tout. Bonne fille, elle les a laissé pendant treize années s'essayer à la convaincre... inlassablement. En vain. Elle était bonne élève, elle savait faire ce qu'on attendait d'elle et comment le faire pour plaire. Pile poil. Mais ça non, ça n'a pas marché. Elle n'a jamais aimé les fruits de mer... lui en présenter des plateaux entiers tous les jours ne fera pas d'elle une afficionada...

Elle s'est même mariée (ses amis à elle n'étaient pas venus, ils avaient déjà tous fui... elle n'avait pas compris, elle leur en a voulu longtemps...), mais ce n'était pas un vrai mariage, pas à l'église. Alors, parfois, on fermait les portes devant elle.

- Excusez-nous, pas les pièces rapportées. On vous appelera quand nous aurons fini de discuter.
Sous-entendu "entre-nous". Alors elle faisait jouer et goûter les enfants de la maison, tous les enfants, les siens et les autres. Autant se rendre utile... Et on lui disait que ses enfants étaient des bâtards, nés hors mariage et pas baptisés. Mais ça, elle s'en battait l'oeil...

Inlassablement, en ravalant son orgueil, sa fierté, les égratignures récurrentes, elle poursuivait son travail d'anthropologue.
- Mais non , tu te fais des idées, ça m'étonnerait qu'ils aient voulu dire ça... c'est parceque tu ne sais pas les comprendre.
Sous-entendu "normal, tu n'es pas des notres"...

Elle apprenait sans fauter à se servir de tous les couteaux et fourchettes imaginables, à éplucher et manger les pêches et même les oranges avec la fourchette et le couteau... à se servir d'une pince à sucre et à touiller son café sans faire cliqueter la cuillère, ni vasciller la tasse en porcelaine de Wedgewood sur sa soucoupe, le tout en équilibre dans sa main gauche... toutes ces choses très très (f)utiles.

Au bout de dix ans de stage, elle avait mérité d'être invitée à l'un de leur raout bisannuel, celui qui rassemblait la famille au sens large, les descendants de XX et de YY épouse X, nés au XXIIè siècle. Un honneur dont elle a toujours su être à la hauteur, lui-semblait-il. Elle mettait ses belles robes, elle souriait aimablement, elle conversait et répondait poliement aux questions curieuses
- de quelle origine êtes-vous ?
Elle répondait invariablement
- je suis née en Isère.
Ce qui n'était pas faux, même si elle avait plutôt envie de leur répondre
- ma mère est suédoise et mon père islandais...

D'ailleurs, elle aimait assez ces regroupements familiaux, mariages, baptêmes, communions et autres commémorations. Son mari avait opté certes pour une épouse un peu hors normes mais tout de même regardable, qui avait un minimum de conversation, bref, qui ne vous faisait pas honte en public. Et chaque fois qu'il y était autorisé, il aimait à sortir son bel objet exotique. Comme un animal de foire, elle lissait sa belle robe, montrait ses gensives saines et son oeil étincellant. Ensuite elle se faisait transparente et de son bout de mur, elle reprenait ses carnets de notes d'anthropologue...

Malgré tous ses efforts, pis que tout, elle était épouse castratrice ET mauvaise mère : elle travaillait, elle ne laissait pas son mari assumer seul le rôle de chasseur qui lui était naturellement attribué (ils n'auraient pas mangé souvent...), elle faisait élever ses enfants par d'autres puisqu'elle préférait baguenauder à l'extérieur de son foyer... (elle en ferait des délinquants, à coup sûr). Elle lisait des journaux subversifs de gauche comme Le Monde et parfois osait se mêler de la conversation des hommes après le repas.
Ne pas savoir tenir sa place, faute grave. L'infirmité rédhibitoire. De toutes façons, ils l'avaient dit, oh non, pas à elle directement.

- C'est une mésalliance.

Et elle pensait à la littérature anglaise du XIXè siècle, dont la morale prônait que chacun restât dans son milieu social sinon les foudres du destin s'abattraient sur lui... que chacun reste dans son entre-soi... et les vaches seront bien gardées. Elle se disait que c'était des idées du vieux temps, ça, tststst, à l'heure de l'Europe Unie, ça n'avait plus de sens aucun.

Hélas...

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5 Comments:

Blogger tirui said...

c'est vrai, ça, c'est une sacrée mésalliance (enfin je veux dire c'est toi qui avais fait une mésalliance, heureusement que tu as réparé cette erreur de jeunesse)
éplucher une orange au couteau et à la fourchettte, ça doit être hachement dur, faut que j'essaie (sauf que c'est pas la saison, zut)

27/8/06 19:30  
Blogger Anitta said...

Eh bé... C'est impressionnant, ce décalage (et le mot est faible, je sais) et cette façon dont elle en parle, aujourd'hui... Du dehors et d'en dedans, détachée et... J'ai eu une copine dont la belle-famille était inscrite au Bottin mondain, mais à te lire, me vient la pensée que son mari avait fait barrage, lui. J'en reprendrais bien une petite tranche, très chère...

28/8/06 07:37  
Blogger FD said...

Tirui, juste pour le fun, tu peux t'essayer à l'épluchage d'oranges, n'oublie pas d'ôter délicatement les pépins de la pointe du couteau, ainsi que le maximum de petites peaux blanches. Et de regarder, le coeur serré, tout ce bon jus que se perd dans l'assiette et qu'il ne faut surtout pas lécher !!

Anitta, et encore, pour faire court tu imagines bien que c'est édulcoré. Je vous épargne hélas beaucoup de situations cocasses ! Détachée, oui, comme une anthropologue, intriguée, transparente et observatrice. Non, lui, fier de son ascendance, n'a jamais fait barrage...mais ce n'est pas ça qui l'a usée. Et Elle a fini (scoop) par leur dire, dans leur langage à eux, ce qu'elle pensait d'eux. Moment jouissif !

28/8/06 08:09  
Blogger FD said...

PS à Tirui : en parlant de réparer cette erreur de jeunesse, tu ne crois pas si bien dire. Réponse dans 3 ou 4 épisodes (ça c'est du suspens, hein !)

28/8/06 08:12  
Blogger *Isadora* said...

"Je suis née en Isère", tout est (bien) dit.

(dis, je voudrais bien t'envoyer un mail, mais je n'ai pas trouvé comment...)

28/8/06 10:27  

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