lundi, octobre 23, 2006

Marcher dans le sable (1/3)



"Inquiet, soucieux, honnête jour et nuit
Voilà ce qu'est devenue ma vie

Il faut que quelqu'un m' aide
Je n' ai qu 'une seule vie
A trouver le remède
Je n' ai qu 'une seule vie
Chaque jour cette pensée m' obsède
Je n' ai qu 'une seule vie
Il faut que quelqu'un m' aide
Je n' ai qu 'une seule vie
A trouver le remède
Je n' ai qu 'une seule vie
Chaque jour cette pensée m' obsède
Je n' ai qu 'une seule vie"

Gérald de Palmas, Une seule vie, in Marcher dans le sable, 2000

Comme souvent le dimanche matin, il avait pris son VTT tout neuf, il lui avait dit « j’y vais avec les garçons ». Alors, elle avait préparé les deux grands, les casques, les genouillères, les gourdes d’eau, les petits vélos. Depuis quelques semaines il s’était découvert une passion pour le VTT. Subite. Intensive. Compulsive. Alors, il avait investi dans l’outil indispensable, puis en avait acheté aux garçons, décrétant que la famille entière allait se mettre au VTT «c’est bon c’est sain ça fait du bien». Elle avait l’excuse de «garder le bébé, non non, le VTT de descente avec un porte-bébé c’est trop dangereux». Alors elle les conduisait le dimanche matin, quelques kilomètres plus haut sur le Mont Colombier, au joli village de Curienne.
Sur la route en zigzag déserte, il n’était pas rare de croiser un chevreuil, ou même parfois un faon. Des renards ou des lièvres plus fréquemment. Des cyclistes courageux qui faisaient la montée.
Elle se demandait toujours ce qui motivait quelqu’un à se lever dès potron-minet, sacrifiant à la grasse matinée, pour aller transpirer et faire chauffer ses muscles… Et chaque fois elle repensait à cette remarque du bouvier peulh, lorsqu’elle habitait en Afrique, celui qui leur apportait le lait de ses vaches le matin. Il croisait tous les jours le voisin, un «coopérant», comme on les appelait, un expat’, comme ses parents à elle. Qui faisait son jogging tous les matins, à la grande perplexité des habitants. Le bouvier peulh avait demandé «mais, pourquoi il est pressé, le blanc, là ?» Quand sa mère lui avait répondu qu’il n’allait nulle part, qu’il courrait juste pour son plaisir, le Peulh, qui se levait le matin à 4h pour traire ses vaches éfflanquées et faire ensuite, chargé, plus d’une heure de marche pour livrer son lait à la petite ville de Parakou, avait ouvert grand la bouche et a fait des yeux tous ronds.
Ce contraste, il restait imprimé en elle et chaque fois qu’elle avait eu quelque velléité de jogging, elle finissait toujours par se trouver ridicule au bout de quelques mètres. Elle n’insistait jamais beaucoup…

Après avoir déposé ses hommes roulants, elle savait qu’elle n’avait qu’une grosse demie heure de répit, avant de les retrouver au pied de l’immeuble, boueux, crottés, avec parfois une fourche tordue, des égratignures ou des vêtements déchirés. Mais heureux. Alors elle était heureuse aussi, pour eux, pour ses fils, qui se découvraient une complicité avec leur père.
Elle redescendait, couchait le bébé, passait un peu plus de temps dans la salle de bain que d’habitude. Quelques mois plus tard, elle profiterait de ces instants pour passer des coups de téléphone, duplicité et moments volés à sa vie si lisse… Pas vu, pas pris.

Puisque c’était dans l’ordre des choses, ils avaient décidé d’avoir leur maison à eux. Elle avait gardé de ces mois à traverser le Ternois tôt le matin le bonheur de rouler seule à travers les champs, les forêts, les hameaux. Et à présent que sa vie l’avait ramenée à l’orée de ses terres, elle éprouvait plus encore le besoin de se retrouver seule. Ou plutôt sans lui. Pour souffler, disait-elle. Il lui arrivait ainsi, fréquemment, au détour d’une Nième contrariété conjugale qu’elle ne supportait plus, de sortir après avoir couché les enfants, en disant juste «je vais faire un tour». Sans explication. Pas envie de s’expliquer. Pour dire quoi ? «Tu m’étouffes» ? «Je ne supporte plus ta présence» ? «Je n’ai plus envie de te parler, encore moins de t’écouter» ? Non. Bien sûr que non. Il ne demandait rien, à quoi bon de toutes façons, ça n’aurait rien changé, elle aurait donné une réponse en demi mensonge.
Elle avait découvert ainsi un terrain avec son panneau «à vendre», en plein cœur d’un village et surplombant le lac. La vue était superbe, imprenable, l’école toute proche. Pour se motiver, elle s’était investie à fond dans la mise en œuvre du projet. Souvent elle avait la désagréable sensation de se regarder faire, de se voir s’agiter pour oublier, pour ne pas penser. De n’être pas dupe d’elle-même mais de dépenser beaucoup d’énergie à l’entretien de son personnage. Comme certains acteurs qui deviennent prisonniers d’un rôle de feuilleton qui leur colle trop à la peau…

Il avait associé la pratique du VTT à l’inscription à un club de fitness «et là, tu peux y aller aussi, il y a même une garderie pour les petits et une salle de télé » ; elle avait décliné l’invitation, ce n’était pas sa conception du sport… si tant est qu’elle eut envie d’en faire. Elle disposait ainsi de quelques soirées dans la semaine, qu’elle savourait sans culpabilité. Elle en profitait pour contrôler la zapette de la télé, allongée, les pieds sur le dossier et la tête sur l’accoudoir du canapé. Puis, il décida d’arrêter de fumer. On appelle ça des promesses d’ivrogne, elle ne comptait plus les fois où il avait arrêté… elle ne se souvenait plus quel humoriste avait dit «c’est facile d’arrêter de fumer, je l’ai déjà fait 100 fois». Non compatissante, elle faisait un pari dans sa tête «même pas cap’ plus de 6 mois». Elle aurait pu en profiter pour arrêter également, mais elle n’en avait nullement envie. Ni l’envie de profiter de l’envie d’un autre… Chacun son égoïsme… Elle savait qu’elle s’arrêterait quand elle l’aurait décidé, comme la première fois, d’un coup d’un seul et puis plus rien pendant 6 ans.

Pour s’aider dans son sevrage, il avait cherché l’aide de l’acupuncture. Puisque sa méchante épouse ne voulait pas le soutenir dans cette démarche, il allait être obligé de PAYER quelqu’un… Pfff… soupirait-elle intérieurement en levant les yeux au ciel. C’était une bonne idée, l’acupuncture ne pouvait pas lui faire de mal.

Puis, la dépression lui est à nouveau tombée dessus. Sur lui, pas sur elle. Elle, plus rien ne pouvait l’atteindre. Ni joies ni peines. A nouveau, il a tout vu en noir, à nouveau il a cru qu’on lui en voulait, que le monde se liguait, qu’il était incompris, entravé dans ses élans… A nouveau il a été d’humeur massacrante, à nouveau, il se lançait dans des achats compulsifs onéreux pour calmer l’angoisse. A nouveau sa boulimie de reconnaissance sociale, ses blessures d'enfance, ses comptes non réglés s’évaporaient dans l’usage intensif de la Carte Bleue. A nouveau, elle s’inquiétait. A juste titre… D’expérience. Mais cette fois, elle n’irait plus demander à ses parents de les sauver du naufrage financier…
Parce qu’elle espérait secrètement que ses faux-pas leur fermeraient les portes du crédit immobilier… et qu’ainsi capoterait le projet maison… et qu’ainsi elle ne porterait pas une croix supplémentaire. Ne pas s’enchaîner… Que la décision de ne pas aller jusqu'au bout du projet ne vienne pas d'elle.

Il avait fini par accepter de l’aide. Il avait trouvé un psychiatre. En plus de l’acupuncture. Plus tard, il avait dit qu’il était en train d’ouvrir les yeux. Sur lui-même, sur elle, sur le monde alentours. Il s’est mis à assister à des réunions le soir, à des séminaires les week-end, à lire des ouvrages qui apprennent à voir la couleur des auras et à se remémorer ses vies antérieures. Il apprenait à classer le monde selon la couleur des auras. A décrypter l’aura de ses enfants, des voisins, de leurs amis. Lorsqu’elle a estimé que la plaisanterie avait assez duré, elle a dit non, pas de ça chez moi. Mais de toutes façons, il lui a dit qu’elle était le Mal, qu’il avait vu qu’elle avait une aura négative, maintenant qu’il avait cette supra-science. Il avait vu qu’elle allait l’empêcher de s’épanouir, d’ailleurs ON lui avait dit, elle avait un scepticisme qui transparaissait trop, qui débordait. Qu'elles le dégoûtaient, elle et son aura puante. D’ailleurs, tout le monde dans leur entourage avait des ondes tellement négatives qu’il comprenait pourquoi il était si mal dans sa peau, depuis toutes ces années. Perplexe, elle s’était renseigné et avait découvert que la nouvelle marotte s’appelait «kinésiologie holographique» et que l’UNADFI en publiait un avertissement…
Etrangement, de petites connexions se faisaient en elle, des associations, le souvenir de choses entendues, comme des bouts de puzzle retrouvés… Il avait l'habitude, elle prenait ça pour de la curiosité, de se plonger dans des groupes religieux, grappillage incessant auprès de mouvements spirituels aussi variés qu’étranges, sous le prétexte affiché de tout connaître pour mieux comprendre autrui. En fait, il s’agissait plutôt de se trouver une place …

Parallèlement au développement de son tout nouveau cercle d’amis prosélytes (que bien sûr elle ne rencontra jamais parce dixit, elle lui faisait trop honte), les séances chez le psy commençaient à porter leurs fruits : il fallait qu’il s’exprime, qu’il sorte du carcan qui l’engonçait depuis toujours, qu’il (re)devienne lui-même maintenant qu’il s’était (re)trouvé. Il ne devait plus se perdre de vue.

- Je me suis acheté des collants, et puis aussi un maillot de bain une pièce, c’est là-dedans que je suis bien.
Tout d’un coup, il trouvait une voie nouvelle, il suivait bille en tête un bien étrange chemin. Pour faire la paix avec soi-même faut-il nécessairement en passer par d’aussi surprenantes danses de la pluie ?! Compréhensive, tolérante, elle attendait patiemment. En tous cas, il avait l’air plus épanoui, il n’avait plus ses idées noires et suicidaires (maintenant, elle sait que épanoui n’est pas le mot, c’est illuminé qui convenait…) même si elle ne comprenait rien ni ne partageait son bonheur retrouvé.

- Quand je les porte sous mes vêtements au boulot, personne ne voit rien , il n'y a que moi qui sais. Et je me sens si bien. Je crois que je vais dormir avec aussi, les bas c'est tellement doux...

à suivre...

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6 Comments:

Blogger Anitta said...

Oh, bon sang... La kinésiologie holographique. Un très bon copain vient d'y laisser sa famille, sa maison et le reste. Tu parles si ça me parle, un billet pareil... Cela dit, dans le fil enveloppant, chaud et coloré, de tes souvenirs, même les moins chaleureux et les plus ternes, je me demande si ce n'est pas un mal pour un bien (façon de parler, bien sûr), cette histoire... Bon, je m'inscris la première pour le billet numéro 2, of course... :-)

23/10/06 23:44  
Anonymous Anonyme said...

Histoire vraie ou fiction ?
La Troll Family

24/10/06 07:55  
Blogger bricol-girl said...

Heu...ça décoiffe on dirait un mauvais roman mais en fait c'est des vies foutues, pour s'en sortir cela à du être ardue et douloureux.

24/10/06 08:26  
Blogger FD said...

* Anitta, toujours douloureux de voir sombrer le navire corps et biens, sans pouvoir faire grand chose d'autre que sauver sa propre peau tant qu'on peut. J'espère que la famille de ton ami a pu se preserver un minimum...

* MamanTroll, hélas, je n'ai aucune imagination,vraiment. Et de ma vie ce sont des choses, naive que je suis, dont j'étais à 100 lieux et qui me sont tombées dessus sans prévenir...

*BricolGirl, j'aurais bien aimé que ça ne soit que du mauvais roman, parceque mêmes les mauvais romans ont une fin...et cette histoire-là n'en a pas encore.

24/10/06 08:46  
Anonymous Soeur Anne said...

On sent tout partir à vau-l'-eau dans cette histoire dont on se doute déjà d'une partie.

Comment résister ? tu as beaucoup de force en toi je crois

24/10/06 09:39  
Anonymous bérangère said...

En fait, il s’agissait plutôt de se trouver une place …
difficile démarche où l'on peut renconter bien des écueils !

24/10/06 10:39  

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